La représentation des concepts et de la connaissance : 

Introduction

 

L’homme est un homéostat.

Jacques Lacan

                       

 

              Les considérations théoriques précédentes devraient nous amener maintenant à étudier la formalisation des concepts. Notre démarche a, en effet, suivi les étapes suivantes. En premier lieu, nous avons considéré que la structure de groupe convenablement aménagée peut représenter un concept, et observé quelle combinatoire doit alors être mise en œuvre pour assurer la représentation des concepts complexes tels que les propositions. Dans une seconde étape, nous avons aperçu que deux treillis constituent des structures d’autorisation dont l’une, en termes de système formel, définit les ebf réglementant la constitution des objets pouvant être introduits dans le mécanisme du système formel de la logique des propositions, et dont l’autre, conformément à l’analyse mathématique des relations régissant les groupes et les sous-groupes, exprime les rapports hiérarchiques des concepts entre eux. En troisième lieu, nous avons vu que les produits de la logique des propositions sont structurés en ordres, totaux et/ou partiels, et que leur manipulation par le sujet d’une part confère au langage naturel une structure de système formel non classique, la logique des propositions étant récursivement appliquée sur elle-même, d’autre part crée, lorsque le sujet aspecte les ordres, les éléments nécessaires à l’articulation du discours tel que nous le pratiquons. Il s’ensuit donc que nous disposons de tout le matériel nécessaire pour construire la représentation des concepts du langage naturel.

              Or celle-ci, qui est à proprement parler une activité d’ingénierie, requiert de concevoir un système d’analyse et de production de concepts en rapport avec les connaissances, les buts du sujet, autant qu’avec les règles édictées par la couche syntaxique du langage. Dans cette nouvelle construction en effet, les concepts vont être constamment manipulés par les sujets locuteur et interlocuteur, et si les considérations structurelles que nous avons développées jusqu’ici sont nécessaires en ceci qu’elles nous indiquent avec précision quelles structures constitutives et règles de manipulation on peut attribuer aux concepts, elles ne sont cependant pas suffisantes pour mettre en œuvre un tel système. Nous avons vu en effet que le treillis des ebf autorisait les constructions sous condition qu’elles respectassent certaines règles, que dans son découpage des ordres partiels et/ou totaux le sujet pouvait aspecter des parties de ces ordres de la manière qui lui convenait : il nous faut donc, d’un point de vue conjoncturel, maintenant déterminer quels éléments vont être considérés par le sujet pour réaliser telle sélection de concept, telle ou telle construction hyperonymique ou aspectuelle . Il nous faut donc continuer à observer le comportement du concept, non plus seulement au sein du système formel dont nous avons déterminé les grandes lignes, mais dans son emploi par le sujet qui dispose de son propre système de manipulation avec son potentiel et ses limites, et dont l’avers des infinies possibilités de combinaison qui le caractérisent est fait de choix, et donc de buts qui les sous-tendent et pilotent leurs constructions.

              On n’aura en effet pas manqué de noter que si, pour représenter un concept, nous avons aménagé la structure de groupe en associant à chaque élément de l’ensemble muni de cette structure un second ensemble regroupant les caractéristiques communes à chaque élément, représentant ainsi l’invariant caractéristique du concept, nous n’avons jamais listé celles-ci, pour un concept déterminé. C’est que, sauf pour quelques concepts très particuliers qui sont des concepts structurels, cette opération n’est pas réalisable. Si on définit par exemple, avec un grand luxe de précision, l’ensemble des caractéristiques d’une table en considérant son usage standard, on pourra toujours trouver un emploi particulier de celle-ci qui lui conférera alors une caractéristique supplémentaire n’appartenant pas à notre ensemble initial et que, dans cette situation, elle détiendra cependant réellement : dans un combat, elle peut aussi bien servir de projectile que de bouclier. De même, dans le film « l’ascenseur », cet objet se comporte comme une personne douée d’intentionnalité.

              Il nous faut donc considérer que le sujet, à ce niveau d’utilisation du matériel linguistique, intervient une fois de plus et donc, comme nous l’avons fait pour le système formel, tenter de déterminer quelle organisation et quelle manipulation de ce matériel vont pouvoir caractériser cette nouvelle intervention, afin que nous puissions la calculer. Nous observerons tout d’abord le comportement paradoxal du concept qui, dans son utilisation par le sujet telle que nos structures l’autorisent, tantôt apparaît comme un objet strictement défini, tantôt révèle un aspect infiniment constructible. Nous verrons ensuite que l’énonciation du sujet n’existe pas en tant qu’objet isolé, mais qu’elle est liée à la fois structurellement et par la volonté du sujet à une situation dans laquelle elle s’insère et avec laquelle elle doit être cohérente. Nous verrons enfin que cette obligation de cohérence s’étend, de l’immédiateté situationnelle, à la transcendance des connaissances du sujet - locuteur comme interlocuteur - et que cette cohérence résulte de l’utilisation constante par le sujet du mécanisme de l’abstraction. C’est donc finalement dans et seulement dans un essai de représentation intégrée de la pensée et de la connaissance, si rudimentaire cette tentative de représentation initiale soit-elle, que le concept pourra être potentiellement complètement déployé, et que l’on pourra tenter de calculer ses différentes représentations d’une manière semblable à celles qu’emploie l’esprit humain lorsqu’il les confère au concept.

 

I. La structure paradoxale du concept

 

              La construction des concepts du langage naturel présente un double aspect, que nous pouvons illustrer par l’exemple simple suivant. Lorsque l’on dit « je veux aller au supermarché » ou « je veux boire ce whisky », tout le monde comprend ce que signifie « je veux », et ne peut en aucun cas le confondre avec « j’ai la flemme de ». La compréhension du concept est donc ici parfaitement circonscrite. Par contre, il est tout-à-fait possible d’écrire un volumineux traité sur la volonté, sans pour autant parvenir à définir strictement et complètement le ou les sens de ce concept : la compréhension n’est alors pas circonscrite. Ce double comportement du concept est illustré par les récentes recherches mettant en œuvre d’une part l’analyse distributionnelle, développée par Z. HARRIS dans sa théorie des sous-langages, d’autre part les dérivations successives des concepts telles que les définit la théorie des graphes conceptuels. L’analyse distributionnelle, reposant sur l’étude statistique de cooccurrences recueillies dans un corpus d’énonciations, permet de déterminer des classes d’équivalence de termes en ceci qu’ils appartiennent à une relation dont l’un des arguments est constant, et qu’ils ont eux-mêmes des cooccurrences semblables[1]. Ceci traduit l’existence d’un invariant qui relie ces termes, ce que l’on représentera par un concept que l’ensemble des termes, dans les relations où ils sont employés, définissent sémantiquement. Comme ces concepts sont des régularités obtenues à partir des énonciations d’un groupe humain déterminé, celles-ci, étant caractéristiques de ce groupe, représentent la manière dont les membres du groupe de référence comprennent ce concept. Cette méthode met donc en évidence que les concepts ont une profondeur de compréhension limitée pour les membres du groupe de référence, cette limite étant directement caractérisée par l’ensemble fini des emplois qu’ils en font. A l’inverse, les constructions par dérivation de la méthode des graphes conceptuels mettent en évidence le caractère infini attaché à la profondeur de la compréhension. Il n’est pas sûr, du reste, que dans l’esprit de SOWA, celle-ci fût réellement infinie, car les règles de dérivation reposent sur la relation « est un » caractéristique du treillis des propositions ontologiques, et cette relation construit des ordres bornés par le maximum et le minimum du treillis qui les structure d’une part, lequel est essentiellement composé des concepts homogènes d’autre part (du moins dans les exemples qu’il donne). Mais, outre que l’on peut étendre ces relations aux concepts composites, la limite à la création des concepts, si elle existe, n’est pas déterminée, et l’accroissement des ordres totaux du treillis qui en résulte n’a par conséquent pas non plus de limite : le concept prend alors l’allure d’un arbre dont les feuilles croissent d’une manière infinie. Le point de vue de RASTIER, tel qu’il l’a exposé dans son récent ouvrage « Sémantique pour l’analyse, de la linguistique à l’informatique[2] » expose la même double réalité de la signification, mais avec un matériel différent : écartant la notion même de concept, qu’il estime impraticable, il préfère représenter la signification à l’aide de traits distinctifs ou pertinents, les sèmes : ceux-ci, qui confèrent à un terme son sens dans une énonciation, sont variables, pour le même terme, avec les énonciations[3] : en ceci, il illustre le caractère infini de la représentation du sens. Ils sont cependant en nombre fini pour une énonciation donnée, et c’est ce qui à rebours, illustre l’aspect fini de la compréhension[4].

              En ce qui concerne notre système de représentation, cet aspect double découle directement de sa structure. En effet, nous savons que le sujet locuteur dispose d’une infinité de systèmes pour établir la vérité des propositions des ordres que contient chaque système : il en résulte que s’il utilise cette disposition, le sujet peut construire un nombre infini de systèmes pour représenter un concept, sans donc jamais parvenir à en circonscrire le sens. Inversement, en fonction soit de l’expérience, soit de connaissances qu’il détient, il peut stopper cette infinie récursivité de l’application du système de la logique des propositions sur lui-même, et ainsi conférer un sens précis, par le fait d’une représentation finie, au concept qu’il considère. Celui-ci variera avec la représentation que l’ensemble de ses connaissances ou de ses expériences lui permettra de constituer, voire, comme l’affirme RASTIER, des renvois intertextuels susceptibles de le concerner.

 

              Cette dualité comportementale pose évidemment un problème pratique de représentation pour le concepteur d’une formalisation du langage naturel. Comment savoir si l’on va avoir besoin, pour traiter telle énonciation, d’une représentation profonde du concept, ou au contraire d’une représentation relativement superficielle ? Quelle limite, car il en faut bien une, donner à cette représentation, et en fonction de quels critères[5] ? Ce problème, tous les auteurs que nous avons cités jusqu’ici, suivis par ceux qui exploitent et développent leurs théories, le règlent de la manière suivante : ils considèrent qu’on ne peut représenter qu’un langage spécialisé. En effet, seul le langage spécialisé fixe, c’est-à-dire finitise la représentation d’un concept. Pour Z. HARRIS, ce point de vue est structurel : par définition, le langage naturel est constitué de sous-ensembles qu’il appelle sous-langages, qui sont tous ou qui se comportent tous comme les langages spécialisés. C’est en fait la conséquence logique de la méthode de constitution du sens qu’il utilise. Le concept n’est pas conçu dans une continuité, il n’y fait pas l’objet d’un design de la part d’un concepteur, mais est extrait mécaniquement d’un corpus d’énonciations, donc directement des produits linguistiques émis par ses utilisateurs. Celui-ci est donc toujours limité par les emplois dont il est extrait, l’aspect infini de la représentation conceptuelle résultant alors de la juxtaposition des représentations produites dans chaque sous-langage. Pour SOWA, à l’inverse, ce point de vue est conjoncturel. Nous avons vu en effet que sa méthode de dérivation conférait à la représentation du concept une structure potentiellement infinie. Or il est hors de question qu’actuellement, ne serait-ce que pour répondre aux normes du dialogue informatif finalisé, un système automatique construit avec la technique des graphes conceptuels exploite cette dimension : le recours au langage spécialisé permet de l’éviter. D’une part, le caractère fréquemment monosémique des termes qu’il utilise évite qu’on ait recours à une profondeur d’analyse excessive[6] afin de discriminer le sens effectivement contenu dans une énonciation. D’autre part, le développement d’un concept, dans l’univers fermé du langage spécialisé, va automatiquement avoir recours à d’autres concepts appartenant au même domaine de spécialisation, qui sont évidemment compris de ses utilisateurs, et cette connaissance commune au système qui développe et à l’interlocuteur qui comprend va précisément déclencher relativement rapidement l’acquiescement de celui-ci, puisque sans polysémie (et avec un ensemble de référents fini) il n’y a plus ambiguïté[7]. Certes, on construit ainsi un système reposant sur une certaine circularité, mais celle-ci n’est qu’apparente - en réalité, elle est préconstruite - puisqu’elle résulte en fin de compte des points d’arrêt communs que le locuteur et l’interlocuteur, dans un dialogue, utilisent pour finitiser celui-ci : on a toujours la possibilité de se faire tout expliquer jusqu’à un certain point en étendant la représentation conceptuelle.

 

              Ce comportement paradoxal du concept n’est pas la seule difficulté que rencontre le concepteur de formalisation du langage naturel. Comme toujours, dans ce domaine, les problèmes s’interpénètrent, parce qu’une quelconque énonciation comporte de multiples aspects, et s’il est possible de les analyser séquentiellement, il n’est par contre pas possible de les traiter ainsi. C’est pourquoi nous considérons qu’il n’y a pas lieu de tenter de dégager, à ce moment de la discussion, une solution pratique au traitement du comportement paradoxal du concept que nous venons d’observer. Il nous faut encore étudier quelles conséquences sont susceptibles de découler de la structure du langage telle que nous l’avons observée, relativement à un délicat problème : celui de la représentation et du traitement de la situation.

 

2. La situation

 

              La connaissance de la situation est importante, lorsque nous parlons, parce que celle-ci nous permet de lever les ambiguïtés que véhicule le langage naturel. Celles-ci ont deux origines principales : d’une part la polysémie de certains termes employés, dont il nous faut alors déterminer quel est le sens précis qu’il faut retenir pour comprendre l’énonciation qui nous parvient. D’autre part les anaphores et ce qui s’y rattache, à savoir les indéterminations relatives des concepts, dont il est nécessaire de savoir à quel terme d’une autre partie du discours, d’un autre discours, ou enfin à quel référent elles renvoient.

              La résolution de ces problèmes passe, idéalement, par la formalisation de la situation. Celle-ci est cependant très malaisée à définir, parce que nous y rangeons des démarches qui ne sont pas homogènes. Ainsi, pour considérer le problème des anaphores et de la détermination relative qui, globalement, semble structurellement plus simple à analyser que celui de la polysémie, nous avons plusieurs moyens de référencer les concepts que nous utilisons dans nos énonciations : la mise en œuvre de ces différents moyens, c’est ce qu’on appelle la multimodalité. Si, par exemple, dans le laboratoire je parle de « l’ordinateur qui a quelques problèmes », et qu’il y en a plusieurs qui sont dans ce cas, c’est par un geste que je vais permettre à mon interlocuteur de lever ambiguïté de mon énonciation, liée à la détermination relative qu’effectue le déterminant le, et que la relative à fonction déterminative qui complète cette opération ne parvient pas cependant à réaliser d’une manière absolue. Si, au contraire, je m’adresse à un interlocuteur en lui disant « le programme dont je t’ai parlé hier », je lui permets de référencer le programme en question en le renvoyant à un discours antérieur, dont il a connaissance, dont il faudra qu’il extraie l’objet concerné, et, à partir de son examen, construise la référence finale. Cette disparité des moyens nécessaires à la résolution des problèmes exigerait donc un traitement effectivement multimodal de la situation. Pour autant, comme il ne nous est actuellement pas possible de coupler une caméra et une machine dont on saurait analyser les percepts avec les structures mathématiques que nous avons dégagées, on ne peut encore intégrer le geste à la panoplie de nos moyens formalisables. Il en résulte corollairement que toute une série d’énonciations dans lesquelles nous faisons intervenir nos perceptions ne disposeront pour l’instant que d’une représentation transcodée, « l’ordinateur que je vois » devant alors être référencé dans une représentation cognitive et non perceptive de l’objet. La représentation de la situation sera donc actuellement limitée à l’organisation de connaissances qui mettront en jeu les différents éléments relatifs à une énonciation.

              L’exploitation de la situation par le sujet ne se limite pas cependant pas à la détermination du sens exact des concepts qui y apparaissent ainsi qu’à la référenciation précise de ceux-ci. C’est nous, analystes du langage, qui, en quelque sorte, avons conféré au contexte cette fonction définitoire, parce que l’appel au contexte permet de résoudre les ambiguïtés de l’énonciation. Pour le sujet locuteur, le contexte est cependant également autre chose. Il est aussi le lieu, le donné à partir duquel il va construire son énonciation. De même qu’il nous a semblé nécessaire d’intégrer le sujet au système formel sous-jacent au langage naturel, de même, si nous avons l’habitude de considérer séparément ce que dit le sujet et le contexte dans lequel il le dit, nous semble-t-il également primordial d’étudier quel(s) lien(s) associe(nt) le sujet au contexte, comment et pourquoi, à partir d’un contexte donné, il construit telle énonciation et non telle autre. Ceci nous amène à considérer un mécanisme particulier, constamment employé par le sujet locuteur qui est également le sujet connaissant : quelle que soit la situation considérée, dès que celle-ci fait l’objet d’une énonciation qui s’y rapporte, le sujet fait jouer le mécanisme de l’abstraction.

 

3. L’abstraction

 

              Supposons que je sois au bord du trottoir, dans une rue quelconque, et qu’une voiture passe devant moi. Je peux alors prononcer, par exemple, l’une des énonciations suivantes : « une voiture est passée devant moi » (1), « la voiture qui est passée devant moi allait trop vite » (2), « je suis au bord du trottoir, c’est dangereux, je vais m’en éloigner » (3). Ces différentes énonciations sont prononcées suivant la tâche particulière que j’ai à accomplir, ou encore en rapport avec un but que je me suis fixé. Dans le premier cas (1), si j’ai pour mission de participer au comptage des véhicules qui passent à cet endroit, je donne une information qui permettra de réaliser celui-ci. Dans le second cas (2), si j’effectue une déposition relative à un accident qui vient de se produire, je donne une information qui se révélera peut-être utile à la compréhension de la survenance de celui-ci. Dans le troisième cas (3), si j’attends quelqu’un sur ce trottoir et que j’estime être dans une position relativement dangereuse par rapport au trafic, je construis un raisonnement qui va me permettre de prendre une position plus sécurisée. De ces exemples triviaux puisque n’importe quelle énonciation dans n’importe quelle situation peut faire l’objet d’une semblable analyse, il ressort que dans tous les cas j’abstrais, dans mon énonciation, toute une série d’éléments de la situation pour ne traiter par le langage que ceux qui m’intéressent. A situation triviale, abstraction triviale, dira-t-on. Pourtant cette remarque banale nous montre qu’il n’est pas possible de traiter une énonciation en dehors du système final[8] dans lequel elle s’insère et qui conduit le sujet à la prononcer de préférence à une autre, sauf à se refuser à comprendre dans quel ensemble de langage s’insère cette énonciation, et ainsi pour quelle(s) raison(s) cette abstraction a eu lieu, enfin quels développements potentiels linguistico-cognitifs vont pouvoir être construits à partir de celle-ci. En d’autres termes, le mécanisme de l’abstraction est consubstantiel à la connaissance elle-même en ceci qu’il permet, comme le mécanisme de l’hypertexte relie des textes entre eux, et comme le mécanisme des anaphores relie des signifiants entre eux, de relier les connaissances entre-elles à partir d’éléments qu’elles ont en commun. Du point de vue de la formalisation, nous dirons qu’au sein de la réalité constituée en groupes, un certain nombre de ceux-ci vont être sélectionnés - en général ceux qui composent un concept complexe - pour former une énonciation qui s’intègre alors à une démarche cognitive en ceci qu’elle appartient à un ordre total ou partiel construit ou à construire[9].

              Dans les exemples que nous venons de présenter, les faits correspondant aux énonciations émises s’insèrent, par leur nature même, dans les systèmes finaux que nous leur avons fait correspondre. Ces faits sont directement abstraits, en tant que groupes construits, de la réalité : c’est le niveau minimal auquel opère le mécanisme de l’abstraction. Si on applique celui-ci non plus à la réalité perçue, mais aux faits représentés par une séquence de langage, l’abstraction opère alors sur des concepts pour produire de nouveaux concepts : grâce à cette homogénéité du matériel, le mécanisme de l’abstraction devient alors calculable. Supposons que nous ayons la séquence de faits suivante, qui se produit couramment lors de l’utilisation d’un ordinateur :

1.           l’ordinateur affiche un texte

2.           l’utilisateur lit le texte

3.           l’utilisateur tape 1, 2, ou 3 sur le clavier

4.           l’ordinateur enregistre la commande

Si nous souhaitons étudier les rapports entre l’ordinateur et son utilisateur, nous pourrons abstraire des deux premiers faits, par exemple, que « l’ordinateur donne une information à l’utilisateur », et des deux derniers faits que « l’utilisateur donne une instruction à l ’ordinateur ». De ces deux nouveaux faits, on peut abstraire que « l’ordinateur et l’utilisateur communiquent ».

              A ce niveau opératoire, cependant, le choix de l’abstraction ne dépend plus entièrement du sujet susceptible de la construire. Si, à partir de la réalité perçue, le choix abstractif des faits énoncés était entièrement déterminé par locuteur en fonction de ses buts et des groupes qu’il pouvait former, le choix des concepts abstraits va être ici, outre l’intervention de la volonté du sujet, contraint par leur adéquation structurelle à la situation verbalisée. En d’autres termes, il faut que de la représentation conceptuelle des faits (c’est-à-dire des ensembles propositionnels considérés par le sujet comme vrais) , nous puissions passer à la représentation du concept abstrait, c’est-à-dire que la représentation conceptuelle des faits incorpore la représentation du concept abstrait. Sous cette nouvelle condition, le même mécanisme permet maintenant non plus de relier un événement à un processus cognitif, mais de manipuler des connaissances et d’établir des relations entre-elles.

 

4. la connaissance

 

              On voit donc, à partir de ces quelques observations, quelle profonde unité de fonctionnement du langage et de l’activité avec laquelle la mise en œuvre de celui-ci se confond, la pensée, ces structures mathématiques permettent de dégager. Il découle de celles-ci en premier lieu que les concepts peuvent être infiniment manipulés par le locuteur et l’interlocuteur, mais qu’en même temps ceux-ci peuvent leur assigner une représentation donnée, c’est-à-dire fixée par eux-mêmes en tant que représentation satisfaisante de la réalité, en ceci qu’elle est cohérente avec d’une part un ensemble de connaissances communes considéré[10], d’autre part la situation actuelle, représentable par un ensemble de connaissances constructible, et enfin l’expérience directe, elle aussi verbalisable. C’est ce comportement apparemment paradoxal du concept qui autorise donc en réalité le déploiement de la pensée dans l’infini des possibilités combinatoires, de telle sorte qu’elle puisse sans cesse, en rapport avec l’expérience, élaborer des connaissances toujours plus adéquates qui à la fois constituent et expliquent le fonctionnement de régularités que notre interaction avec le monde réel nous invite à considérer.

              Projetons ces principes dans leurs plus extrêmes conséquences : ce déploiement de la pensée s’effectue dans un espace fermé qu’elle circonscrit elle-même. Celui-ci regroupe à la fois des connaissances, c’est-à-dire des organisations d’objets et de techniques qui transcendent les relations phénoménales de la situation, les données situationnelles elles-mêmes rassemblant les objets et techniques représentés, présents, passés ou futurs, ou encore abstraits, intervenant directement ou indirectement dans l’énonciation prononcée par le sujet, enfin les données immédiates de l’expérience auxquelles celle-ci éventuellement se réfère. L’ensemble de ces objets constitue ce que l’on appelle le contexte, espace également transformable en ceci qu’il varie avec le développement de la pensée du locuteur, lorsqu’elle met en œuvre  de nouveaux concepts plus ou moins déterminés. La construction de la pensée résulte alors de l’interaction des éléments de ce contexte et des buts propres du locuteur, également susceptibles de se redéfinir au cours de l’évolution de sa construction. De ce contexte et de l’énonciation, les structures mathématiques exigent alors une double cohérence : d’une part la détermination des concepts de l’énonciation doit correspondre aux objets mis en œuvre  dans le contexte, et la détermination du sens des concepts, c’est-à-dire l’ensemble de systèmes susceptible de les représenter ne doit pas comporter de contradiction avec le contexte ; d’autre part les liaisons qui peuvent être établies entre l’énonciation et les différents objets du contexte n’y figurant pas directement doivent respecter le mécanisme de l’abstraction.

              Cette combinatoire ne peut donc en fin de compte être mise en œuvre  sans l’utilisation de ces règles précises qui seules permettent de la dérouler depuis la perception du monde la plus immédiate jusqu’à l’abstraction la plus élaborée, qui sont celles du mécanisme de l’abstraction. Celui-ci est directement issu de la mise en œuvre  de la structure de groupe, qui s’applique non plus à la détection des régularités perceptives, qui permettaient de construire les concepts, mais à la détection de régularités conceptuelles nouvelles au sein de la représentation que les séquences de langage ou les structures cognitives, formées d’ordres partiels ou totaux, constituent. Le locuteur construira alors ces groupes en accord avec les buts qu’il se propose d’une part, et suivant un mécanisme assurant la cohérence de cette construction avec les éléments du contexte d’autre part.

 

              Le développement ordonné, structuré, discuté de ces différents points, ne peut être effectué qu’à partir du moment où l’on a déjà construit en quelque sorte un sujet virtuel qui mette en œuvre  une représentation conceptuelle non plus théorique mais pratique ; on aura alors eu la possibilité de tester ces représentations ainsi que le bien-fondé de leur organisation par un tel sujet, d’en discuter et d’en connaître le potentiel réel, les résultats, ainsi que les limites qui ne peuvent manquer de se faire jour. L’entreprise de formalisation du langage rencontre ici, après avoir satisfait à l’exigence de cohérence interne et externe - celle du système formel et celle qui la lie à des connaissances extralinguistiques, sa seconde exigence que nous avions explicitement formulée initialement en spécifiant qu’elle ne serait définitivement valide qu’après avoir subi le test du DHM. Si cette étape n’est pas aujourd’hui réalisée, elle suppose cependant une démarche préalable qui est loin d’être sans intérêt. La mise en informatique que nous nous proposons de réaliser sous prolog requiert que les représentations qu’on veut faire fonctionner soient déjà exhaustivement élaborées, quitte à ce qu’effectivement au cours de la mise en fonctionnement elles soient revues, modifiées, affinées. Mais en tout cas, il ne peut être question d’aborder l’écriture informatique sans que les objets qui vont interagir aient une définition suffisante, que leurs propriétés ne soient prévues, que leur fonctionnement ne soit articulé, bref, que le système que l’on désire mettre au point n’ait une visibilité fonctionnelle suffisante. C’est donc cette étape préalable que nous nous proposons dans les chapitres suivants d’aborder, tout en sachant que les problèmes qu’elle pourraient faire surgir, les discussions qui pourraient s’y ouvrir, n’auront pas la possibilité d’y être étudiés ou défendues avec toute la rigueur souhaitable. De toute façon, dans une démarche de recherche, il en va comme dans la construction d’un massif corallien : on est en permanence baigné dans l’incertitude, les îlots de cohérence soit, parce qu’isolés, s’abîment définitivement dans la nuit des propositions inacceptables, soit se fortifient par agglutination et s’organisent progressivement en réseaux de plus en plus solides à mesure que les réalités dont ils rendent effectivement compte sont plus nombreuses, plus variées. C’est en quelque sorte de la pensée en marche que nous nous proposons d’écrire, dont le lecteur pourra peut être faire la critique la plus sévère, mais en aucun cas, nous l’espérons, le procès.

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] « In principle, word classes are established by characterizing each word-occurence by its  « co-occurrents », i.e. the words to whitch it has a grammatical relation in a sentence, and then putting into one class those word-occurences which have the same co-occurences, or nearly the same » (in « the form of information in science » 1989 HARRIS Z. and al.).

[2]RASTIER F., « Sémantique pour l’analyse, de la linguistique à l’informatique », Sciences cognitives, MASSON, Paris, 1994.

[3] Suivant leur situation dans un texte

[4] La notion de trait distinctif ou pertinent constitue en elle-même une illustration de la finitude de notre compréhension. Lorsqu’on définit le sens d’un terme, mettons par animé, ..., cela signifie que nous transférons en quelque sorte le sens des traits vers le terme, et donc à l’évidence que nous connaissons le sens de chaque trait. Il en résulte que le seul fait de considérer animé, qui est aussi dans une énonciation un terme porteur de sens comme tous les autres, comme un trait pertinent qui, à ce titre, va porter partiellement le sens d’un certain nombre de termes, a pour conséquence qu’il a essentiellement pour fonction de participer à la fermeture de la signification. Il n’est pas prévu, dans cette organisation de la représentation du sens, de définir les traits pertinents eux-mêmes à partir d’autres traits : c’est cette technique qui, précisément, évite un report à l’infini de la représentation du sens. Sur le plan de la structure du langage, cette distinction entre les termes qui appartiennent aux traits et les autres termes est artificielle. Elle n’est utilisée que pour mettre en place un système de représentation de la compréhension.

[5] Et l’on ne prend pas en compte, à ce niveau, les dérives polysémiques qui peuvent résulter du développement d’un concept, caractéristiques d’emplois diversifiés.

[6] Excessive signifie ici « trop complexe à mettre en œuvre »

[7] Nombre d’autres avantages résultent du traitement automatique d’un domaine spécialisé. Par exemple, cette apparition relativement tôt de concepts appartenant au domaine de spécialité permet d’accélérer le calcul qui aboutit à la compréhension de l’énonciation interrogative que doit traiter le système. Autre avantage conjoint à celui-ci : la précision qui résulte du langage spécialisé - et qui est en quelque la justification de son élaboration - permet d’éviter le recours à la situation pour constituer le sens de l’énonciation, et d’ainsi à avoir à traiter par du langage les ambiguïtés qui en résultent : d’où la concision de ce langage. Et les situations, en traitement automatique du langage, c’est précisément ce que l’on a le plus de mal à traiter.

[8] Lequel peut être extrêmement complexe parce qu’extrêmement abstrait : le choix de tel mot dans l’énonciation du poète peut être fixé par nombre de connotations exigeant un développement linguistique dense pour être explicité : « Ta tête, ton geste, ton air sont beaux comme un beau paysage... » (C. BAUDELAIRE)

[9] Cette position semble discutable, parce qu’extrême. Ne parle-t-on pas parfois sans but précis ou déterminé, comme on agit pour la beauté du geste ? Il apparaît cependant que l’univers de la représentation dans l’entièreté de ses manifestations requiert la finalité et son inverse, la justification. D’une part il est toujours possible de concevoir que telle parole est dite afin d’aboutir à telle autre, à l’inverse que cette autre parole a été dite en raison de l’existence de la première. Il en va de même dans les comportements humains : si tel homme a fait telle chose, on a, pour l’expliquer, à la fois recours à son passé qui fournit des données, et à son avenir qui fixe ses buts. On remarquera que l’analyse de l’inconscient, qui met en œuvre le matériel beaucoup plus frustre des pulsions, a lui aussi recours à la finalité puisque selon FREUD, les objets du rêve sont mus par le moteur du rêve, constitué par le désir de réalisation d’un événement symbolique. D’une manière générale, ce que l’on regroupe sous le nom de téléologie nous semble non pas ressortir à une finalité existant dans la réalité, mais à celle qui est constitutive du langage lui-même : il semble bien que ce n’est pas l’organisation des choses en elles-mêmes, qui est téléologique, mais que c’est notre manière de les organiser par le langage qui nous oblige à intégrer la finalité.

[10] Dans le dialogue informatif finalisé, bien sûr, toutes les connaissances ne sont pas partagées, sinon le dialogue n’aurait pas de raison d’être. Dans le lecture du texte, c’est celui-ci qui constitue alors un réservoir de connaissances communes outre celles que détiennent en propre l’auteur et le lecteur.