La représentation des concepts et de la connaissance : 

L'Objet, l'Action

L’OBJET

 

La notion de relation.

 

A partir du moment où un ensemble est créé dans l’esprit d’une personne, il existe entre ses éléments une relation ou un ensemble de relations (Cf. 1ère partie, Ch.II, A, le concept d'ensemble)

{a1, a2} Û ai  a2

 

Lorsque l’ensemble est mathématiquement structuré, et nous l’avons vu à propos de la constitution des concepts et de celles des ebf du langage naturel avec respectivement le groupe et le treillis, c’est la structure qui définit les relations existant entre les différents éléments constitutifs de l’ensemble (Dans le groupe, par exemple, les axiomes G1, G2, G3). Lorsque l’ensemble est celui d’un concept, les éléments sont en outre équivalents en ceci qu’à chaque élément de l’ensemble est associé un même ensemble de caractéristiques. L’organisation en groupe des opérations du sujet (I) lui permettent donc de construire un concept particulier d’où il résulte - c’est sa caractéristique propre - que les éléments qui le constituent appartiennent à son extension (II), ce par quoi il sont équivalents (III), lesquels constituent par conséquent ce qu’on appelle un ensemble (IV) :

 

            I                                                          II                       III                  IV

 

            ìAe ={a1, a2,..., an}     ü          a1 Î Pj (Ae)     ü

G(A) í ý          Þ                    ý                                  ýÞ      a1 º a2   Þ             {a1, a2}

            îAc = {ai Î Ae}          þ          a2 Î Pj (Ae)     þ

 

Abstrayons maintenant le fait que l’ensemble est un objet produit par des opérations appartenant à un groupe dont seule la définition suppose l’existence de ce concept. L’ensemble est quelconque si on ne le munit pas d’une structure, mais étant donné qu’il est un concept, la relation  est alors la simple relation d’équivalence qui établit que les éléments sont tous équivalents en ceci qu’ils appartiennent à l’ensemble :

                                                  Â

a1 Î Pj (Ae)     ü

                        ý          Þ        a1 º a2             Þ        {a1, a2}

a2 Î Pj (Ae)     þ

 

Abstrayons ensuite cette relation conceptuelle qui caractérise la mise en commun des éléments, ce que font notamment les mathématiciens puisqu’ils ne s’intéressent pas à l’ensemble dans son aspect conceptuel : l’ensemble est totalement quelconque, il n’y a pas d’autre relation qui relie ces éléments. Dans notre exemple, il est également fini, et comportant deux élément, il s’agit d’un couple :

 

a1 Î Pj (Ae)     ü

                        ý          Þ        {a1, a2}

a2 Î Pj (Ae)     þ

 

Cette opération de constitution de l’ensemble, dans le langage naturel, est représentée par le concept « associer », qui signifie, dans son sens moderne le plus général « mettre ensemble en esprit » (ROBERT, 1970) :

 

Dans cette opération qui est une action, les éléments essentiels sont respectivement les éléments a1 et a2, lesquels sont, conformément à notre représentation initiale, à l’instant t0 des éléments disjoints, c’est-à-dire considérés séparément par le sujet, à l’instant t1 des éléments considérés ensembles par le sujet. Le nouvel objet, l’ensemble, est un élément annexe produit par le processus. Si nous désirons maintenant le considérer en tant que tel, nous construirons alors le concept « constituer » dans lequel il occupera la fonction sémantique objet1 de l ’énonciation:

 

On voit alors immédiatement que « constituer » admet structurellement pour hypéronyme « créer », que si nous lisons le concept nous pouvons dire que « pour constituer un ensemble il faut associer des éléments » ou que « constituer un ensemble c’est associer des éléments » ou encore « un ensemble est constitué par association de ses éléments » ou « un ensemble est constitué en associant (lorsqu’on associe) des éléments ». La création de l’ensemble par association d’éléments pouvait en outre être calculée directement à partir du concept « associer », puisque l’ensemble présent dans l’état final représenté par la proposition q du système S1 de ce concept ne pouvait exister dans un état antérieur étant donné que les objets a1 et a2 étaient considérés séparément par le sujet, sous peine d’inconsistance : on pouvait donc, par réductio ad absurdum, en déduire à ce moment son inexistence, et, partant, la concomitance de sa création au processus d’association.

 

La représentation des objets

 

            Capable de créer des ensembles totalement quelconques, le sujet va maintenant spécialiser ceux-ci, c’est-à-dire construire toutes sortes de relations pouvant exister entre différentes sortes d’éléments : avec cette opération toute simple d’association, effectuée à partir du matériel doté du plus haut degré d’abstraction que la structure de groupe lui a permis d’élaborer (l’élément, l’ensemble), le sujet reconstruit en acte un ensemble cette fois fini (l’opération effective d’association ne permet pas de construire des ensembles infinis : lorsque les mathématiciens considèrent des ensembles indéterminés, qui peuvent donc être infinis {a1a2, ...}, ils utilisent des opérations qu’ils représentent, c’est-à-dire qu’ils n’effectuent pas réellement ; on peut encore dire que l’infini, par son caractère potentiel, offre une liberté absolue de la combinatoire qui garantit ainsi la possibilité de parvenir à un moment donné à une représentation correcte de la réalité[1]). Cette manipulation maintenant directe et effective des ensembles va lui permettre de représenter des objets.

 

            Délaissant les relations abstraites qui peuvent exister entre éléments quelconques d’ensembles quelconques, finis ou infinis, comme en mathématiques, l’utilisateur de langage naturel utilise principalement des relations concrètes entre éléments déterminés d’ensembles finis pour représenter des objets réels (ou imaginaires, mais l’imaginaire, on l’a vu, est toujours dérivé de la réalité), ce qui a trait à l’infini étant alors relégué dans la dimension conceptuelle de la représentation. Considérons à nouveau l’« étoile » qui nous a servi dans la première partie à présenter la structure de groupe du concept. Celle-ci est aujourd’hui un objet que l’on connaît relativement bien. Une étoile est un objet qui passe par différentes phases : elle naît, vit, meurt. Pour simplifier, nous la considérerons dans sa période de pleine activité, et nous envisagerons un seul type d’étoile : une étoile massive et très évoluée. Le texte suivant qui la décrit est un très court résumé construit à partir de la présentation de ces objets par H. REEVES dans son ouvrage « Patience dans l’azur, l’évolution cosmique ». L’objet y est évidemment très simplifié, très abstrait, parce qu’on n’y relate que des événements essentiels considérés dans leur globalité.

 

            « Une étoile massive et très évoluée est constituée de quatre couches concentriques entourant un noyau sphérique. La couche externe est elle-même constituée d’un nuage de molécules dissociées - essentiellement d’hydrogène - c’est-à-dire de noyaux et d’électrons qui s’entrechoquent et produisent des photons. Sa température est de quelques milliers de degrés. De cette couche s’échappent vers l’« ailleurs » les photons produits en grand nombre au centre de l’étoile, de toutes longueurs d’onde, dont notamment les photons lumineux, ce qui fait briller l’étoile. La couche précédente dépasse les dix millions de degrés. A cette température, les chocs sont si violents que les noyaux d’hydrogène se combinent entre eux pour former de nouveaux noyaux de deutérium (2 nucléons), et d’hélium (3 et 4 nucléons). Ces réactions nucléaires sont très exothermiques. La couche antérieure, résultat d’une contraction de l’étoile lorsqu’elle a été en panne de carburant - les noyaux d’hydrogène de la couche précédente se sont raréfiés - qui s’accompagne d’une extension de son atmosphère, atteint les cent millions de degrés. Ce sont cette fois les noyaux d’hélium qui se combinent pour former du carbone et de l’oxygène. Dans la dernière couche concentrique, elle aussi issue d’une contraction de l’étoile, qui avoisine le milliard de degrés, c’est le carbone et l’oxygène qui interagissent pour produire principalement le néon, le sodium, le magnésium, l’aluminium, le silicium. Dans ces réactions, l’étoile produit également à côté des photons, des neutrinos. Enfin dans le noyau central de l’étoile dont la température monte à quelques cinq milliards de degrés, le magnésium et le silicium réagissent pour engendrer principalement les métaux : chrome, manganèse, fer, nickel, cobalt, cuivre, zinc, etc. »

 

Instruments

 

            Pour analyser ce texte d’un point de vue cognitif, nous avons construit un tableau et trois représentations graphiques. Le tableau constitue le résultat de ce qu’on peut attendre d’une analyse syntaxico-sémantique du texte, qui vise à identifier les produits sémantiques que sont les opérations, ainsi que les relations qui les relient. La première représentation graphique (diagramme 1) met en évidence l’ordonnancement des opérations en fonction de l ’énonciation, c’est-à-dire marque les relations de détermination des opérations et des éléments qui les constituent, et celles de l’organisation de celles-ci en ordres partiels. La seconde représentation (diagramme 2) établit l’organisation de l’étoile dans sa continuité événementielle, qui s’organise en ordres partiels, et qui est donc distincte de la représentation de l’énonciation. La troisième représentation (diagramme 3) reprend l’ordonnancement des opérations de l’énonciation, mais en localisant dans celle-ci les opérations des ordres de la représentation précédente. A partir de ce tableau et de ces représentations, nous pourrons étudier la structure de l’objet tel que le locuteur le présente.

 

L’analyse syntaxico-sémantique

 

OBJET

 

Ensemble

Ordre

Antécédent (E,O,p)

Concept

Relation

Proposition

Opération

 

 

 

 

 

 

 

 

            Le tableau vide ci-dessus représente l’ordonnancement des résultats de l’analyse syntaxico-sémantique du texte. Il s’agit d’abord, dans cette analyse, de déterminer les opérations du texte. De notre point de vue, ce concept regroupe plusieurs éléments distincts. Tout d’abord les actions qui sont exprimées directement dans le texte : « les noyaux et électrons s’entrechoquent », par exemple, ou bien « ils produisent des photons ». En second lieu les événements qui sont engendrés par une action, sans que l’on distingue pour l’instant si celle-ci est produite dans la réalité décrite par le texte par un actant défini mais non déterminé, comme par exemple dans l’expression « molécules dissociées », ou si elle est produite par le locuteur lui-même dans la profondeur de son esprit, par exemple dans « l’étoile est constituée d’un noyau et de quatre couches »[2]. Ensuite les opérations structurelles telles que les intersections (Ç) - « le noyau est sphérique », « les couches sont concentriques », les quantifications - « la température est de quelques milliers de degrés », les propositions ontologiques (ici inversée) - « les métaux sont : chrome, manganèse etc. ».

            En second lieu, il nous faut constituer des ordres, puisque ceux-ci sont les produits complexes du treillis des concepts en forme développée sur lesquels travaille également le sujet et que, nous le verrons, le choix de l’ordonnancement des ordres par le sujet construit son énonciation à partir d’une connaissance brute (réelle ou virtuelle, ce point sera aussi à déterminer). Ce sont tout d’abord les connecteurs qui marquent l’interdépendance de deux opérations au sein d’un même ordre qui vont nous permettre de déterminer les ordres complexes. Ainsi dans « les noyaux [d’hydrogène] se combinent entre eux pour former de nouveaux noyaux de deutérium », le connecteur pour associé à l’infinitif qui le suit marque que « les noyaux d’hydrogène se combinent entre eux » et « [les noyaux d’hydrogène] forment de nouveaux noyaux de deutérium » appartiennent à un ordre pour l’instant composé de deux opérations, à priori aspecté en but. Certaines combinaisons connectiques marquent également la présence d’un ordre : dans « les chocs sont si violents que les noyaux [d’hydrogène] se combinent entre eux » la combinaison si + adjectif + que + opération indique ici la présence d’un ordre de deux opérations aspecté en conséquence. L’examen de la connectique doit du reste être très approfondi, et prendre en compte les liaisons anaphoriques. Considérons la partie du texte suivante : « La couche précédente dépasse les dix millions de degrés. A cette température, les chocs sont si violents... ». D’un point de vue syntaxique, les opérations représentées par les propositions « la couche précédente dépasse les dix millions de degrés » et « les chocs sont si violents ... » ne sont pas reliées. Cependant, la seconde proposition est munie de la complémentation « à cette température », qui représente en fait grâce au lien anaphorique « la température de la couche précédente dépasse les dix millions de degrés » (proposition antérieure restaurée dans son intégrité après suppression d’une image). Le connecteur « à » marque alors entre les deux propositions l’existence d’un lien logique, après que l’on a vérifié en consultant une connaissance adéquate que l’espèce du texte est bien une détermination d’une structure cognitive plus générale : la température, par l’apport d’énergie qu’elle constitue lorsqu’elle atteint une valeur donnée, est un facteur déclenchant (avec le choc), donc une condition de la production d’une réaction nucléaire. Car, bien sûr, dans « En 1997, Wladimir eut huit ans. A cet âge, Wladimir était heureux », l’âge n’est pas obligatoirement la cause du bonheur. On notera également dans l’examen de ce texte le rôle de marqueur connectique d’ordre joué par le syntagme ce qui fait + infinitif : « De cette couche s’échappent vers l’« ailleurs » les photons [...] ce qui fait briller l’étoile ». Le verbe faire dont l’actant est ce, marqueur anaphorique représentant la proposition précédente et donc son opération signifie ici que « l’étoile brille » est la conséquence de l’opération précédente. Enfin il est nécessaire, au cours de cet examen de la connectique, de déterminer les opérations sous-jacentes à la complémentation de nom introduite par « de », qui regroupe en français des opérations variées[3]. Nous avons représenté certaines de ces opérations seulement, afin de ne pas alourdir la présentation du mécanisme de fonctionnement de l’ensemble du texte, et d’autre part sans pour l’instant analyser le mécanisme complexe qui permet de les identifier.

            Une fois ces opérations déterminées, il convient de construire les liens qui les relient. En premier lieu, nous reportons dans la colonne relation les relations ‘É’ affectées aux propositions conséquentes des ordres que nous avons préalablement déterminés. Il nous est alors possible d’écrire dans la colonne proposition le numéro de celles-ci dans l’ordre qui les accueille. Les opérations qui ne sont pas numérotées sont alors les propositions numéro 1 d’un ordre ne comportant qu’une proposition unique. A la détermination des liens inter-opérationnels succède maintenant celle des liens inter-ordinaux. La construction de ces liens nous amène d’abord à considérer que le texte est constitué de blocs, c’est-à-dire d’ensembles à l’intérieur desquels les opérations sont reliées. Le premier bloc est relatif à l’étoile : « une étoile massive et très évoluée est constituée de quatre couches concentriques entourant un noyau sphérique ». Les trois opérations qui le constituent sont reliées dans la hiérarchie syntaxique de la phrase. Puis vient le second bloc, relatif à la couche externe : « la couche externe est elle-même constituée d’un nuage de molécules... ». Comme précédemment, dans cette phrase, les opérations sont reliées par la hiérarchie syntaxique, qui représente des relations sémantiques. Les deux phrases suivantes appartiennent également à ce bloc, grâce aux liens anaphoriques : « Sa température... », « De cette couche s’échappent... ». La phrase suivante concerne la couche précédant la couche externe : « La couche précédente dépasse les dix millions de degrés ». On aborde donc un nouveau bloc, organisé de la même manière que le précédent : les relations intraphrastiques sont les marques de relations sémantiques, les relations anaphoriques matérialisent les liens interphrastiques du bloc : « A cette température... », « Ces réactions nucléaires... ». Un troisième bloc s’organise autour de la couche suivante : « la couche antérieure [...] atteint les cent millions de degrés », avec pour lien anaphorique le « cette fois » de « Ce sont cette fois les noyaux d’hélium... ». « Dans la dernière couche [...] c’est le carbone et l’hydrogène ... », reliée à « Dans ces réactions... » constitue le bloc suivant. La dernière phrase : « Enfin dans le noyau central [...] le magnésium et le silicium réagissent... » constitue à elle seule le dernier bloc, qui concerne le noyau. Toutes les opérations qui appartiennent à un bloc seront donc identifiées comme relatives à cet ensemble : cette information sera consignée pour chaque opération dans la colonne ensemble. C’est maintenant l’analyse des liens qui permet de constituer les ordres et les liens qui s’établissent entre eux : l’opération correspondant à la première proposition principale - ou indépendante si elle est unique - de la première phrase relative à un ensemble donné initialisera ou constituera l’ordre un de cet ensemble; les opérations qui lui sont rattachées seront alors soit les suivantes dans l’ordre, soit initialiseront ou constitueront un sous-ordre noté ‘10’, et ainsi de suite. L’opération correspondant à la seconde proposition principale ou indépendante faisant intervenir un ou des éléments de l’ensemble sera notée ‘2’. Chaque opération est maintenant munie d’un ensemble numérique associé représentant l’ensemble, l’ordre et la place qu’elle occupe dans celui-ci. Les opérations étant identifiées avec précision, nous pouvons maintenant mentionner dans le tableau les liens anaphoriques inscrivant d’une part dans la colonne (Antécédent (Ensemble, Ordre, p)) l’identification de l’opération de référence, et dans la colonne concept, le concept de référence.

 

La représentation ordonnée des événements

 

            De cet ensemble d’opérations qui résultent de l’analyse, on peut extraire un certain nombre de faits, c’est-à-dire des actions et/ou des événements susceptibles de se produire. Ces faits sont évidemment ordonnés dans le temps, que celui-ci soit réel ou bien virtuel. Il est donc possible de construire la séquence des événements successifs. Etant donné que dans chaque couche et dans le noyau de l’étoile les événements sont semblables, du moins dans cette représentation très simplifiée de ces phénomènes, aux paramètres près que sont les éléments participant à et produits de la nucléosynthèse, on ne construira qu’un seul sous-ensemble d’événements correspondant à l’activité d’une couche et du noyau. Celui-ci sera donc encadré d’une part par la séquence de faits précédant la naissance du premier noyau, constituant ce que nous appellerons une « proto-étoile », d’autre part par celle du « processus de contraction » conduisant à la création d’une nouvelle couche d’activité dans l’étoile.

           

            Considérons la première séquence d’événements extraits de l’énonciation, que nous avons appelée « proto-étoile ». Non seulement nous avons ordonné ceux-ci dans le temps, mais nous les avons également constitués en un ordre logique où les éléments sont reliés par la relation É. C’est qu’en effet la contraction du nuage se produit [sous l’effet de la gravitation] ; cette contraction, [qui entraîne des chocs entre les molécules, lesquels émettent de l’énergie sous forme de chaleur et de photons] , engendre [sous l’effet de la production de chaleur et sous l’impact des photons] la dissociation des molécules ; [la contraction continuant], noyaux et électrons s’entrechoquent ; le résultat de ces chocs [suivant les lois régissant la matière] est une nouvelle production de chaleur et de photons de plus en plus énergétiques. Nous venons donc, en premier lieu, de rendre explicite la constitution de l’ordre, en ayant verbalisé la construction de chaque maillon p É q de l’ordre, conformément aux exigences du théorème de déduction et aux possibilités qu’offre le système formel. Le sujet locuteur n’a pas effectué cette explicitation, il n’a pas verbalement mentionné dans son discours les opérations explicatives ci-dessus entre crochets : il les suppose donc connues de l’interlocuteur. Nous rencontrons donc ici un point d’arrêt dans l’établissement de la vérité des propositions du discours, puisque la validité des couples de propositions complexes de l’ordre, p É q, n’est pas démontrée. Il n’en reste pas moins que cet ordre existe et constitue un tout et, c’est notre deuxième point, est ainsi érigé en connaissance construite ou constructible, suivant que les séquences ‘p É q’ le sont à leur tour, qui est caractéristique d’une proto-étoile.

            La séquence suivante, que nous avons appelée nucléosynthèse, représente en réalité un des processus de celle-ci qui est celui de la fusion nucléaire. Là encore, l’ordre est purement descriptif, et la validation des couples p É q fait appel à des connaissances spécifiques, comme le montre le paragraphe consacré aux réactions de fusion nucléaire de l’article nucléosynthèse cité en annexe. On y lit une organisation très claire du discours : « On a montré en mécanique quantique que... », « Par application du principe d’incertitude d’Heisenberg... », « Par application simple de la loi de Coulomb... » sont les accès caractéristiques aux connaissances validatrices des opérations intervenant dans la fusion.

            La dernière séquence enfin, appelée processus de contraction, ordonne temporellement les différents événements caractéristiques d’une transformation de l’étoile lorsqu’un cycle de réactions déterminé au sein du noyau amorce sa phase finale et aboutit à la création d’une couche. Comme pour les séquences antérieures, les couples É q peuvent être validés dans des systèmes explicatifs, et elle constitue à son tour une connaissance initiale

          Cette représentation successive des événements, qui aboutit à la construction d’ordres caractérisant non pas l’objet « étoile massive et très évoluée » lui-même - le nombre de cycles n’y est pas défini - mais l’évolution d’une étoile en stades, constitue donc une base cognitive virtuelle - on peut même dire qu’elle est construite ad hoc[4] - qui sous-tend l’énonciation du sujet locuteur, et qui va nous permettre d’observer comment celui-ci organise les opérations relatives à ces ordres cognitifs dans son énonciation. Certes, cette représentation constitue en elle même un objet, mais incomplètement structuré et qu’il nous est actuellement impossible de considérer comme tel puisque nous ne connaissons pas encore ce qui caractérise son organisation.

 

L’organisation de l’objet

 

            Un fait émerge immédiatement de l’observation des diagrammes 1 et 3 : la représentation cognitive de l’objet est construite à partir d’un ensemble d’autres objets à propos desquels on va énoncer quelque chose. La première phrase introductrice à l’objet « étoile massive et très évoluée » représente, à l’aide du concept « constituer », l’ensemble d’objets intervenant dans la constitution de l’objet étudié. Ici, il s’agit de quatre couches et d’un noyau. Or le texte est sémantiquement divisé en six blocs, et chaque couche et le noyau sont décrits dans un ensemble : les E*O1p1 de chaque ensemble font toutes référence à un des éléments déterminé de l’ensemble 1 (« La couche externe... », « La couche précédente... », « La couche antérieure... », etc.). Considérons maintenant l’ensemble qui traite de la première couche, la couche externe. La phrase introductrice est construite de la même manière que celle de l’ensemble 1 : « La couche externe est elle-même constituée d’un nuage de molécules dissociées... ». Le sujet considère donc à ce moment un sous-ensemble de l’ensemble constitutif de l’objet représenté, dont il détermine une fois encore les éléments (ici des molécules dissociées en électrons et noyaux, des photons, de l’énergie thermique). Les opérations relatives à cet ensemble vont alors concerner ces éléments. Dans les ensembles suivants, l’opération de constitution n’est plus formellement verbalisée, mais on voit bien fonctionner de la même manière des éléments de même nature : des noyaux qui interagissent pour former de nouveaux noyaux, de l’énergie thermique toujours, des photons, et dans les deux dernières couches, des neutrinos. On est donc fondé à considérer que notre objet est structurellement constitué d’un ensemble d’objets constitutifs dont on va déterminer les relations. Cet objet étant complexe, il est constitué de sous-ensembles structurés de la même manière. Observons maintenant la manière dont sont constituées ces relations.

 

            Dans l’ensemble 1, conformément à ce que nous venons de voir, les opérations définissent d’une part l’existence de l’ensemble objectal, d’autre part établissent les rapports entre les différents éléments. Ici, les rapports entre les couches et le noyau sont de nature essentiellement spatiale. Il y aurait bien sûr beaucoup à dire sur ce qui a amené à construire une telle représentation, et l’évolution de l’étoile, dans la succession des événements que nous avons reconstituée nous en donne une idée. Mais constatons que le locuteur s’est cantonné à définir les relations entre les éléments de cette manière, de telle sorte que de ces relations on peut déduire une première propriété de l’étoile, à savoir qu’elle est de forme sphérique. Sur le plan de l’organisation, le sujet locuteur a utilisé une énonciation qui présente comme opération principale celle qui construit l’ensemble (« l’étoile massive et très évoluée est constituée de... »), renvoyant en quelque sorte au second plan les opérations qui construisent les relations entre les éléments (« couches concentriques », « ...entourant... »), ce que nous avons représenté dans nos diagrammes par le caractère adjacent de ces opérations.

            L’ensemble 2 est construit d’une manière semblable : E2O1p1 définit l’ensemble des éléments constitutifs de ce nouvel objet. Les relations entre les éléments sont cependant ici plus complexes. D’une part, elles décrivent l’ordre caractéristique d’une proto-étoile, tel que nous l’avons reconstitué dans la représentation événementielle. Mais d’autre part les éléments de cet ordre sont, dans l’énonciation, éclatés, et certains sont omis. Le locuteur, qui a souhaité présenter d’entrée de jeu l’ensemble des éléments constitutifs de la couche, a choisi de présenter le dernier couple opératoire de l’ordre dans son intégrité afin de faire apparaître les propriétés essentielle(s) de la couche, qui deviennent alors propriétés essentielles de l’objet « étoile massive et très évoluée » : la couche (l’étoile) est un site de chocs entre nucléons et électrons, et un producteur de photons. Afin d’individualiser ces deux propriétés, la relation initiale É a été affaiblie en une relation de coordination entre les deux opérations. Cette relation « et » renvoie donc l’interlocuteur, s’il en dispose, à l’examen d’une connaissance à intégrer au contexte s’il souhaite vérifier qu’outre leur rapport de succession dans le temps, ces deux opérations sont encore dans un rapport logique. De même, la verbalisation par un participe passé de l’opération de dissociation moléculaire antériorise cette opération par rapport à celle des chocs, et renvoie le locuteur à un examen du même type pour établir que le lien entre celle-ci et celles-là est aussi un lien logique. Enfin la production de chaleur, qui fait l’objet d’une proposition à part entière sans connecteur, n’est évoquée que par juxtaposition et qu’à travers la quantification de la température. Là encore, on renvoie à une connaissance éventuelle qui s’intègre au contexte. A l’ensemble 2 appartiennent les opérations E2O3*, lequel rassemble également les opérations d’un ordre éclaté. Nous n’avons pas intégré cet ordre à la représentation événementielle pour ne pas alourdir celle-ci. Mais l’observation simple du diagramme montre qu’une fois de plus, deux propositions apparemment terminales de l’ordre sont verbalisées in extenso, et dans un rapport logique explicite (« ce qui fait que... ») afin de mettre en valeur une propriété de la couche et donc de l’étoile qui est ici que l’objet brille, les propositions antérieures dans l’ordre étant réparties dans des relations adjacentes («...produits... », « en grand nombre », « de toutes longueurs d’onde »...).

            L’ensemble 3, qui concerne une nouvelle couche, reprend pour sa part presque fidèlement la séquence d’opérations qui, dans la représentation événementielle, caractérise une couche ou un noyau. Ce non-éclatement de l’ordre en rapports adjacents - qui rendent les liens logiques moins aisément perceptibles qu’une verbalisation logique directe - marque que le locuteur entend dans son énonciation transmettre la connaissance intégrale du processus, au moins dans l’état d’abstraction avancé qu’engendre la simplification des événements. L’opération initiale, qui mentionne la température comme facteur déclenchant, est isolée dans une proposition autonome. L’opération suivante, qui concerne les chocs des noyaux est cependant rattachée logiquement, on l’a vu plus haut, par le syntagme « A cette température ». La phrase correspondante produit alors les trois opérations suivantes du processus que la température atteinte a initialisé, qui sont reliées par des connecteurs logiques (« si...que », « pour »). La production de chaleur concomitante à celle des nouveaux noyaux fait ensuite l’objet d’une proposition autonome, mais celle-ci est reliée au processus antérieur par le fait que d’une part celui-ci est abstrait par le concept « réaction », et d’autre part que son intersection avec le concept « exothermique » (« qui produit de la chaleur ») assure ainsi que c’est l’ensemble du processus antérieur qui aboutit à cette production. Ce fait, syntaxiquement juxtaposé en position finale dans le système représentatif du processus, mais sémantiquement déduit grâce à la conceptualisation, constitue alors la proposition maximale de l’ordre.

            L’ensemble 4 inaugure une distribution mixte en ceci que, représentatif de deux ordres, il reprend pour l’un l’ordonnancement logique, et pour l’autre la distribution éclatée des éléments. En premier lieu, l’opération E4O1p1, comme son homologue de l’ensemble précédent, concerne la température. Suivant le procédé, que nous connaissons maintenant bien, qui consiste à juxtaposer les opérations successives d’un ordre logique dans des propositions indépendantes en établissant leur liaison à l’aide d’une connexion comportant un lien anaphorique, c’est la phrase suivante qui continue la verbalisation de l’ordre nucléosynthèse, en mettant à jour les éléments variables que sont les types de noyaux qui réagissent et sont formés, et en omettant les opérations identiques à celles de la description précédente : le choc des noyaux, la production de chaleur et celle de photons. Dans cette nouvelle phrase, le connecteur « cette fois » remplit une double fonction : d’une part, sa valeur temporelle fait référence à une situation antérieure identique ; d’autre part, cette identité s’appliquant ici à un ordre, il conduit l’interlocuteur à comprendre que c’est le même ordre qu’on a vu précédemment dont on parle maintenant, mais avec des variables nouvelles, et il s’en suit que la liaison logique antérieure entre la température et le reste de l’ordre est, dans la situation actuelle, reconduite : l’ordre E4O2 est ainsi logiquement relié à l’opération E4O1p1. En second lieu, le sujet locuteur a en quelque sorte inséré, par une liaison adjacente à cette proposition, l’ordre processus de contraction à l’intérieur du précédent, et ceci en employant un chaînage arrière des opérations. La « couche antérieure », par le truchement d’une liaison ontologique non verbalisée (« la couche antérieure, résultat... » est équivalent sémantiquement à « la couche antérieure est un résultat »), devient l’opération maximale d’un ordre binaire dont la condition est « la contraction de l’étoile », et le sujet locuteur a donc représenté ici par une liaison adjacente les deux dernières opérations du processus de contraction en inversant dans son énonciation leur position respective. Il continue d’utiliser cette technique en juxtaposant ensuite à l’aide du connecteur temporel « lorsque » l’opération immédiatement antérieure dans l’ordre « elle [l’étoile] a été en panne de carburant. Il réitère enfin en ouvrant une incise représentant la partie utile de la proposition complexe précédente de l’ordre : « les noyaux d’hydrogène de la couche précédente se sont raréfiés ». Par une liaison adjacente de deuxième ordre - la construction d’une relative dont l’antécédent est « étoile », le sujet locuteur verbalise également « l’extension de atmosphère ». Nous avons donc bien ici, représenté à l’aide d’une relation adjacente, l’image en miroir, symétrique, de la presque totalité de l’ordre processus de contraction de l’évolution temporelle de l’étoile, c’est-à-dire son ordonnancement logique inversé.

            L’ensemble 5 reprend l’organisation de l’ensemble précédent, mais d’une manière plus abstraite. On y retrouve l’utilisation de la relation adjacente qui cette fois intègre le processus de contraction abstrait en l’ordre binaire final ( « elle aussi issue d’une contraction de l’étoile ») représenté par E5O10, et l’opération relative à la température E5O11p1. L’ordre nucléosynthèse est également réduit à l’ordre binaire final dans sa partie utile (ce qui est nouveau), où sont mis à jour les noyaux réactifs et les noyaux produits, et est mentionnée l’arrivée des neutrinos. Celle-ci fait l’objet d’une proposition séparée qui accorde à ces nouveau objets le même statut d’objets produits que sont les « photons », et amène donc à construire une proposition complexe dans l’ordre de référence.

            Enfin l’ensemble 6 abstrait encore les ordres : n’y subsistent que l’opération relative à la température, adjacente, l’opération de combinaison des noyaux et celle de production des noyaux nouveaux.

 

La représentation de l’objet

 

            Cette analyse nous permet de conclure à l’existence de certaines caractéristiques de la représentation des objets générée par les possibilités qu’offre le système formel. En premier lieu, un objet cognitif est muni d’une structure précise construite d’une part à partir de l’objet abstrait ensemble manipulé par le sujet locuteur, et d’autre part à l’aide des ordres logiques dont le même système formel lui permet la mise en oeuvre. En second lieu, la manipulation des ensembles qui est réglementée par le treillis de la logique des classes ( la relation d’appartenance est une relation d’inclusion particulière) assure la structuration des objets de l’univers et la représentation de l’interaction de leurs propriétés. En troisième lieu, ces objets cognitifs sont relatifs au sujet, locuteur lorsqu’il les construit, interlocuteur lorsqu’il se les approprie. Il en résulte en quatrième lieu que la communication établie sur ces bases suppose l’existence d’un accord tacite entre locuteur et interlocuteur sur les connaissances de références qui ont autorisé la construction de l’objet cognitif. Enfin, la construction de ces objets met en oeuvre une navigation entre les connaissances préobjectales qui fait intervenir à tout moment une séquence de buts du sujet-locuteur qui ont permis la construction progressive d’un tel objet.

           

            L’objet cognitif répond à notre interrogation initiale sur la portée de la notion de relation : il est le produit d’une activité intellectuelle du sujet qui munit un ensemble d’objets représentés par un concept de la structure que nous avons observée , à savoir :

- l’ensemble constitutif de l’objet rassemble une série finie d’éléments dont les relations sont décrites par un ou plusieurs ordres logiques dans lesquels il sont présents en tant que variables conceptuelles. Le degré de détermination de ces variables engendrera alors suivant le cas un objet générique ou un objet particulier.

- les propositions maximales des ordres sont alors les propriétés caractéristiques de l’objet considéré. Dans notre exemple, la première propriété de l’étoile immédiatement déductible de l’organisation de ses éléments composants est que celle-ci est sphérique.

- les éléments de l’ensemble constitutif de l’objet peuvent à leur tour être déployés en tant qu’objets dotés de la même structure, ce qui permet d’établir leurs caractéristiques propres dont la totalité ou une partie d’entre elles vont intervenir dans le ou les ordres caractérisant l’objet initial. Dans notre exemple, les propriétés des couches sont qu’elles produisent de nouveaux noyaux, des photons, parfois des neutrinos, toujours de l’énergie thermique. On attribue alors ici ces propriétés telles quelles à l’étoile parce que les couches n’existent pas sans qu’existe l’étoile, et que ces sous-objets n’ont pas d’existence objectale autonome : elles ne constituent des objets du monde réel en tant que tel que par le découpage ensembliste de l’esprit humain, qui n’expriment leurs propriétés qu’au sein de l’étoile, lesquelles contribuent à expliciter son fonctionnement global. Le seul objet réel, doté de propriétés caractéristiques, c’est l’étoile.

 

            Cette organisation des objets confère alors à la représentation de l’univers observable la structure de treillis. En effet, la relation de sous-ensemble à ensemble est la relation d’appartenance (Î), qui est décrite dans la logique des prédicats du premier ordre à propos du calcul intra-classe que cette logique permet de formaliser. Mais comme d’une part on peut toujours considérer un élément d’une classe comme une autre classe comportant un élément unique, quitte à changer de calcul[5], et que d’autre part nous n’utilisons pas la notion de fonction propositionnelle de cette logique dans notre système, on peut donc considérer cette relation Î comme une variété d’inclusion (Í) reliant une classe a et une classe b composée d’un élément unique. Du reste, l’élément de nos ensembles est lui-même toujours un ensemble, et au manque de rigueur du langage près que constitue l’appellation de la relation, la manipulation de ceux-ci est donc bien réglementée par la logique des classes, qui est un treillis.

            Il convient de bien observer que les éléments ordonnés en treillis sont ici des objets, qu’ils sont représentés par les concepts, mais que ce ne sont pas les concepts eux-mêmes qui sont ordonnés. Cette distinction est fondamentale, car si, dans le treillis des concepts, un élément transmet à ses minorants, par héritage, ses propriétés caractéristiques - qui sont celles de l’objet qu’il représente, cela ne se retrouve pas dans le treillis des objets. Une enzyme, par exemple, a la propriété caractéristique de se combiner stéréochimiquement avec une autre molécule, de dissocier celle-ci en éléments distincts, puis de retrouver sa configuration originale. Cette propriété de la molécule enzyme ne se retrouve évidemment pas dans les objets « atome » qui sont ses constituants. Inversement, la molécule n’« hérite » pas non plus des propriétés caractéristiques de ses constituants, les atomes. Ainsi, si l’on considère par exemple un ordinateur composé d’une unité centrale, d’un écran de visualisation et d’un lecteur de disque, lorsque le lecteur fonctionne on dit que l’« ordinateur lit le disque ». C’est en fait une image : c’est le lecteur, dont c’est la propriété caractéristique, qui lit le disque. Mais, comme pour les couches de notre étoile, étant donné que l’objet « lecteur » n’a pas d’existence fonctionnelle ailleurs que dans un ensemble informatique, c’est-à-dire qu’il ne met en oeuvre ses propriétés que dans un tel ensemble, on attribue alors cette fonction - par un processus de personnification - à l’ensemble qui le reçoit.

 

            Bien que l’univers nous offre le spectacle d’objets définis et permanents[6], - maisons, arbres, étoiles, etc. - la représentation de ceux-ci par les objets du langage naturel n’attribue pas à ces derniers des caractéristiques semblables : leur définition est relative au sujet locuteur qui les construit, et leur permanence est liée à l’usage qu’un ou plusieurs interlocuteurs vont en faire. L’objet « étoile massive et très évoluée » que nous avons étudié présente, dans notre exemple, un certain nombre de caractéristiques, du reste extrêmement simplifiées parce que très abstraites d’une classe d’objets réels qui ne sont finalement perceptibles qu’au travers d’une somme d’activités et de connaissances que celles-ci construisent proprement colossales. Ce jeu de caractéristiques est donc loin d’être exhaustif. Nous avons par exemple ignoré toute un série d’éléments caractéristiques de nature astronomique, tels que la luminosité, la magnitude apparente, la magnitude absolue, la masse, le spectre d’un tel objet. Ce sont pourtant ces éléments qui ont longtemps constitué les seules caractéristiques de cet objet avant que ne se déploie l’astrophysique proprement dite. D’autre part, pour mettre en évidence la structure de l’objet cognitif, c’est-à-dire les éléments qui le constituent et les relations qui les relient, nous avons construit un objet intermédiaire, la représentation événementielle de l’étoile, qui nous a permis d’apercevoir à partir de quoi le sujet construit l’objet - ici trois objets cognitifs que sont les ordres proto-étoile, nucléosynthèse, processus de contraction, quels éléments sont extraits de ces connaissances et comment ils sont réorganisés par le sujet-locuteur dans son énonciation constitutive de l’objet. Que cet objet intermédiaire ait été construit ad hoc, que cette présentation simpliste de l’objet « étoile massive et très évoluée » l’ait été également n’ont pas ici d’autre conséquence que de montrer qu’il n’y a pas d’objet linguistique achevé : le même locuteur eût construit, à un autre moment, différemment.

            Par contre, le processus de construction lui-même est constant : dans un article encyclopédique relatif à l’« étoile » en général, aussi bien que dans un ouvrage comme celui de REEVES, le spécialiste qui écrit dispose d’une masse de connaissances extraordinairement plus étendues, et l’objet sera présenté à travers une myriade de ramifications cognitives qui vont en accroître la complexité mais sans que le principe d’organisation en soit modifié. C’est alors à travers l’objet discursif que constitue l’article ou l’ouvrage lui-même - structuré de cette manière, du reste, qu’il faudra filtrer par abstraction, qu’apparaîtra en filigrane l’objet « étoile » proprement dit. Car à ce niveau de complexité, l’objet n’existe pour ainsi dire qu’à l’état virtuel, son apparition linguistique structurée exige du lecteur une restructuration active à partir du texte qui constitue alors la base de connaissances dont il l’extrait ; et suivant la manière dont le lecteur organise son activité d’abstraction et son énonciation, l’objet aura autant de configurations qu’il y aura de discours : qu’il soit linguistiquement constitué ou qu’il fasse l’objet d’une reconstitution active de l’interlocuteur, l’objet décrit par le discours en langage naturel est toujours une approximation, il est structurellement entaché d’incomplétude. Cette structure de l’objet, toujours partielle relativement à la réalité qu’il décrit, est à l’origine du comportement paradoxal du concept que nous avons déjà rencontré.

 

            L’objet du langage naturel apparaît donc comme une structure instable, toujours susceptible de remaniement. Etant donné que nous considérons la connaissance comme un produit de la structure du langage, il résulte que les objets cognitifs qui la constituent manifestent cette propriété. C’est pourquoi il est parfois nécessaire de disqualifier ce comportement, lorsque l’on désire travailler sur des représentations de la réalité dont on veut qu’elles soient parfaitement fiables, en formalisant. A rebours, cette instabilité est garante de la capacité de l’activité intellectuelle à la progression. Car l’instabilité provient des multiples regards intellectuels possibles du sujet sur les objets cognitifs. De même que les liens spécifiques inter-propositionnels de la condition, la cause, etc. caractérisaient le regard du sujet sur une partie des ordres créés par la logique, de même les constructions relatives, l’apposition, la complémentation, etc., en résumé tout l’arsenal des liaisons interconceptuelles, intra-propositionnelles cette fois, vont rendre compte du regard privilégié qu’accorde le locuteur à un élément ou un type d’éléments d’un objet cognitif, auquel seront ensuite attachées diverses opérations. L’ensemble des moyens syntaxiques de relation intra-propositionnelle et inter-propositionnelle sont ainsi au service de la présentation de l’objet par le locuteur. Ils témoignent de ses choix opérés dans le treillis des objets réels, et chaque mot de l’objet considéré est alors un point de saut potentiel vers une autre connaissance qui le contient : la pensée peut ainsi progresser dans la connaissance de l’objet, elle peut aussi, en fonction d’un comportement nouveau de l’objet représenté, modifier ou compléter l’objet cognitif antérieur. L’appropriation réelle d’un tel objet par un interlocuteur suppose donc non seulement que celui-ci soit capable d’assimiler l’objet descriptif, mais encore qu’il ait accès aux connaissances annexes auxquelles cet objet renvoie, qu’enfin il n’y ait pas contradiction entre les connaissances propres de cet interlocuteur et celles que met en oeuvre cet objet qu’il reçoit - à tout le moins doit-il pouvoir lever celle-ci.

 

            Le développement de la pensée suppose donc un double parcours du locuteur-concepteur et de l’interlocuteur-lecteur : d’une part on parcourt le treillis des relations inter-objectales afin d’avoir à l’esprit la ou les propriétés de tel ou tel objet intervenant dans l’objet cognitif en cours d’analyse. D’autre part on parcours le treillis des relations interconceptuelles afin d’identifier un objet dont on vient de considérer par exemple une propriété, et qui n’a pas été nommé dans l’objet en cours d’analyse, ou qui est simplement évoquée par l’analyse proprement dite du sujet. Cette navigation au sein des treillis peut être plus ou moins directive, suivant la précision des buts que le penseur locuteur ou interlocuteur s’est assigné. Il n’y a que trois sources possibles qui puissent générer un but ou un ensemble de buts chez le sujet : le travail cognitif proprement dit, le monde extérieur à propos duquel nous réagissons, le monde intérieur, pulsionnel ou énergétique.

            La découverte d’une connaissance ou d’une pensée, c’est-à-dire en fait le moindre échange verbal ou la moindre lecture requiert une longue succession de connexions entre objets cognitifs, qu’il s’agisse de celle du concepteur qui élabore son objet aussi bien que de celle du récepteur qui l’assimile, et un parcours constant d’ordres logiques : il convient de construire un ensemble qui soit exempt de contradictions. Cette succession d’opérations effectuées par le sujet pensant ne suit évidemment pas les chemins du hasard. Les buts du sujet, même s’ils lui sont inconscients, n’en sont pas moins réels. Le premier but - ou le but ultime, comme on voudra, est un but structurel : c’est celui de la non-contradiction entre ce qui est lu ou entendu - ou construit - et ce qui est connu, ou du moins considéré comme tel. Cette compatibilité de l’objet linguistique nouveau fonde la compréhension du sujet. A partir de ce but, toute une série de sous-buts vont être mis en oeuvre pour assurer celle-ci. Telle abstraction est-elle réaliste et intéressante ici, quel mécanisme précis recouvre-t-elle, s’intègre-t-il à l’objet actuellement considéré, telle déduction est-elle fondée, relativement à quelle connaissance, laquelle renvoie à quoi, etc., c’est par de telles investigations que le sujet construit progressivement sa compréhension des séquences de langage qu’il lit ou qu’il entend.

 

Le signe

 

            Nous avons insisté sur l’importance, dans une entreprise de synthèse d’aspects aussi multiples et divers que celle de l’étude des structures opératoires sous-jacentes au langage naturel et à la cognition, qui utilise des instruments mathématiques, logiques, et touche à de nombreux domaines cognitifs constitués, du principe de cohérence : on ne peut négliger, dans cette étude, les faits et les règles solidement établis dans le développement propre de ces domaines. Son importance est encore accrue par le fait que nous travaillons à l’élaboration d’objets dont nous découvrons progressivement les propriétés, et précisément cette découverte ne peut établir de structures et de propriétés qui ont des chances d’être valables, intéressantes, que si celles-ci sont également cohérentes entre elles. Il nous faut donc expliquer comment il est possible, étant donné qu’un objet est un concept - on peut constater cette relation ontologique entre n’importe quel concept et le concept lui-même, ce qui fait du concept le maximum du treillis des concepts en forme normale, de dire également qu’un concept est un objet. Car le concept est un objet, comme le montre la structure de groupe modifié que nous rappelons ici :

 

E =      {E, o, =, E’}

 

 =     {          (G1)     x o (y o z) = (x o y) o z

                        (G2)     il existe un e E, tel que e o x = x = x o e

                        (G3)     il existe un x’ tel que x o x = e = x o x

                        E’ est associé à chaque élément x de E         }

 

On y voit en effet que le concept dispose bien des caractéristiques de l’objet ci-dessus représenté, à savoir les propriétés du groupe qui le construit, dont la structure est intégrée à l’objet (il suffit pour l’apercevoir d’ôter de E l’ensemble E’ et de  l’ordre qui le comprend, et d’interpréter correctement les symboles de l’ensemble E), et sa caractéristique propre qui le différencie d’un groupe standard, à savoir qu’à chaque élément du concept est associé l’ensemble E’ représentant l’invariant du groupe, c’est-à-dire l’ensemble de ses caractéristiques.

            Il nous faut également nous rappeler certaines propriétés du treillis des objets, et de la réalité. La relation qui ordonne le treillis des objets est la relation d’appartenance Î. Il en résulte que le maximum de ce treillis est l’objet univers, puisque tous les objets appartiennent à l’univers. Une particularité de l’objet concept est qu’il est abstrait, c’est-à-dire qu’il n’est pas défini lui-même dans l’espace-temps, mais que ce sont les éléments qui le composent qui, soit sont eux-mêmes des objets concrets, soient renvoient à des objets concrets, ce que nous assure la genèse des concepts, construite sur des opérations réelles (concrètes). L’objet concept appartient donc, lui aussi, à l’univers.

            La réalité pour sa part n’est jamais accessible au sujet, dans sa dimension cognitive, que par l’intermédiaire de ces objets abstraits que sont les « objets » que nous avons étudié. En effet, lorsque nous distinguons entre objets abstraits et objets concrets, nous voulons simplement marquer que les seconds sont immédiatement accessibles parce qu’ils correspondent ou peuvent correspondre à des perceptions, c’est-à-dire des représentations distinctes des représentations cognitives (mais qui sont dans une correspondance biunivoque avec celles-ci), alors que les premiers réclament de notre part une analyse de relations qui conduise finalement à des objets concrets. Il en résulte que l’objet concret ne s’est imposé dans le système préconscient[7]du sujet - et dans le langage - que pour des raisons pratiques. Lorsque je considère l’ordinateur que j’ai actuellement devant moi, j’en ai :

1. une représentation visuelle immédiate

2. une représentation cognitive, je sais - dans une certaine limite - ce que je peux en faire.

Il est pour moi réel parce que je le vois. Si j’étais aveugle, sa réalité me serait conférée par une image tactile. Mais ce remplacement potentiel d’une image par une autre me confirme bien que cette réalité n’est jamais atteinte qu’au travers d’une représentation définie dans l’espace-temps qui fait que je le perçois maintenant et ici, suivant le système que je suis capable de mettre en oeuvre, et que le système visuel ou tactile me renvoie donc un objet de la même classe que ceux qui constituent le système cognitif. Simplement, ma structure propre de sujet m’autorise à faire l’économie, pour chaque perception, d’une telle analyse, et me permet, pour faire référence à une perception survenue ou potentielle, de construire le concept concret.

            Il résulte donc de ces considérations que le concept est un objet signifie non pas que le concept admet pour hypéronyme objet, ce qui ne peut être puisque nous avons constaté que concept était le maximum du treillis des concepts en forme normale, mais qu’au concept concept correspond dans le treillis des objets, dont le maximum est univers, un objet particulier dont la structure a été décrite ci-dessus ; qu’à chaque concept déterminé correspond un objet déterminé dans l’univers, et vice versa, en fonction à la fois de la perception et de la connaissance que nous avons de celui-ci. Et par cette correspondance est instituée la représentation structurelle de la coexistence du concept et de l’objet au sein du signe, qui gouverne ainsi l’ensemble de l’activité préconsciente du sujet.

 

L’ACTION

 

L’action est un objet particulier

 

            L’action est un concept construit à partir d’un couple. Comme nous l’avons vu dans la première partie, la représentation de l’action en tant que modification de la réalité comporte un état initial de la réalité et un état final. C’est l’actant qui, par son activité, permet cette transformation, ce passage de la réalité d’un état à l’autre. Nous avions donc représenté l’action sous la forme d’un système d’états auquel on associait un ensemble d’éléments intervenant dans (objet de) l’action, en y ajoutant l’élément x, représentant l’actant. Considérons par exemple l’action de « placer » au sens de « mettre quelque chose à un endroit défini » :

 

                        ìt0        y est quelque part

 (x, y, d)           í

                        ît1        y est [connecteur] d

 

Dans cette action, lorsque je « place le cendrier sur la télévision », par exemple, j’ai pris le cendrier à un endroit qui n’est pas défini dans l’action de « placer » : celle-ci ne nous en dit rien, au contraire de l’action de « déplacer » qui spécifie l’emplacement initial (on déplace de a à ‘b’). Mais cet endroit non défini est cependant caractéristique de l’état initial de l’action de « placer » : pour placer un objet à un endroit défini, il faut bien qu’antérieurement il ait été ailleurs qu’à cet endroit, faute de quoi on ne le « placerait » pas, on le « ferait apparaître ». Pour ce qui concerne l’état final, au terme de celle-ci, « le cendrier est sur la télévision ». L’action de « placer un cendrier sur la télévision » a donc consisté à modifier la réalité en ceci que le cendrier était au départ à un endroit indéfini, qu’il est à la fin « sur la télévision ».

            En décomposant les choses ainsi, on peut alors considérer les deux états de la réalité mise en oeuvre comme deux objets cognitifs : suivant l’organisation objectale que nous venons d’étudier, les représentations de ces objets sont très simples :

 

état I :                                                             état F :

E = {cendrier, i}                                             E = {cendrier, télévision}

 = {a1cendrieri}                                                = {a1cendriersur télévision}

 

La variable ‘a1’ représente ici une relation particulière entre les objets cendrier, i, et télévision : c’est la relation qui définit les coordonnées spatiales de l’objet cendrier en le situant, et donc comme elle intervient à ti, elle définit l’objet représenté par le concept dans l’espace-temps. Cette relation privilégiée, très fréquente dans le langage naturel, sera par la suite notée (É). La propriété caractéristique de l’état initial est donc bien que le cendrier est quelque part, celle de l’état final est qu’il est sur la télévision. Ces objets apparaissent alors comme une instanciation de l’objet cognitif général état de la réalité couvert par le concept :

 

Etat de la réalité ER:

E = {a, b,..., n}

 = S (Opartiel (S{ax1a1, b1, bx2a2, b2, ..., wxnan, bn}))

 

où les objets a et b représentent le ou les objets de l’action considérée[8]dans laquelle l’état de la réalité s’insère, objets existant en tant que variables dans un ensemble d’ordres partiels qui établissent les caractéristiques dudit état. Ayant donc constitué cet objet état de la réalité, nous pouvons donc maintenant considérer l’objet cognitif action. Celui-ci est composé de l’ensemble d’objets élémentaires suivant :

 

E = {ER1, x, ER2}

 

c’est-à-dire de l’état de la réalité initial ER1, de l’état de la réalité final ER2, et de l’actant x (c’est la présence de cet actant, rappelons-le, qui différencie l’action de l’événement). Suivant l’organisation générale de l’objet, il faut maintenant déterminer quelles relations ces objets élémentaires entretiennent entre eux.

            Nous savons que pour que l’état final soit atteint, il faut nécessairement qu’antérieurement les éléments qui le constituent soient ordonnés au sein d’un état différent, l’état initial. Cette relation de nécessité entre deux propositions[9], représentée ordinairement, on l’a vu, par l’opération logique ‘º’, peut également être représentée par un système binaire :

 

 

dans la mesure où le locuteur (ou l’interlocuteur) constructeur du système considère que c’est l’unique système qui inclut q comme proposition maximale. Ce mode de représentation n’est pas de pure convention : il nous permet d’introduire dans l’ensemble relationnel de l’action, entre les éléments ER1 et ER2 la relation logique générale ‘É’ au lieu de la relation spécifique ‘º’. Pour cela, il faut que la représentation objectale de l’action en général et d’une action en particulier soit une représentation unique. Or l’action est un objet cognitif, et ceux-ci peuvent être manipulés et transformés à loisir par le sujet, puisque comme on l’a vu ils ne sont jamais achevés. Cependant, parce qu’elle appartient, comme l’objet cognitif lui-même, également à la structure du sujet, l’action est un objet défini, invariant et unique[10]. C’est donc à ce titre que nous pouvons considérer le système de représentation associé à l’ensemble relationnel  de l’objet cognitif action comme un système unique. La représentation des relations entre ER1 et ER2 devient donc :

 

 = S { ER1 É ER2}

 

Mais elle n’est pas suffisante, car l’actant x n’y figure pas, et par conséquent il nous faut l’introduire. Il n’y a qu’une possibilité : l’intercaler entre l’état initial et l’état final dans une opération intermédiaire. Nous l’avons fait figurer ici en position d’actant de la nouvelle opération, ce qui est la position la plus fréquente :

 

 = S { ER1 É axa, b É ER2}

 

Avant d’examiner les conséquences de cette structure relationnelle particulière, illustrons cette organisation par un exemple. Lorsque je « place le cendrier sur la télévision », à l’instant initial t1 « le cendrier est quelque part » : c’est la traduction linguistique de notre état initial ER1. Pour que celui-ci se retrouve à t2 « sur la télévision », ce qui est la traduction linguistique de l’état final ER2 , j’ai par exemple à t1+i « pris le cendrier », ce qui représente alors la traduction linguistique de l’opération intermédiaire axa, b effectuée à cet instant. Cette opération, qui est en logique des propositions précisément une proposition, peut donc également représenter une proposition complexe. Changeons de situation. Considérons par exemple un chantier du bâtiment. La pelle mécanique qui, après avoir saisi dans sa pelle le bloc de pierre qui se trouvait à un endroit initial non linguistiquement défini, accomplit une rotation de 90 degrés, se déplace de 20 mètres, et dépose la pierre dans la benne du camion, a bien placé le bloc de pierre « dans la benne du camion » . On voit donc dans cette situation que la proposition axa, b du système représenté par  est en fait une proposition complexe, un ordre total regroupant les opérations « la pelle accomplit une rotation de 90 degrés » de telle sorte qu’ensuite « la pelle se déplace de 20 mètres » de telle sorte qu’ensuite « la pelle dépose la pierre dans la benne du camion ». Cet ordre est bien une représentation de la cause du fait que la place de l’objet considéré a changé, il est donc représenté par une proposition complexe, supportée par le système formel. Il faut donc bien que celle-ci soit alors entièrement variabilisée (tous ses paramètres le sont aux domaines de définition près qui exigent qu’elle soit une action dans laquelle notre objet x est l’actant), afin de pouvoir convenir à toutes sortes de situations. Dans le cas présent, le concept « placer » ne définit pas cette proposition complexe, c’est la situation qui supportera entièrement cette définition en fonction des informations dont nous disposons alors pour la traiter.

            La conséquence principale d’une telle organisation de l’objet action est que celui-ci est défini récursivement. En effet, si les états initiaux et finaux peuvent impliquer l’existence d’actions au sein de leur structure propre, - mais cette potentialité n’est alors pas caractéristique de cet objet, l’insertion d’une proposition représentant une autre action ou un ensemble (totalement) ordonné, conformément aux conventions de représentation, d’autres actions au sein de l’ensemble relationnel de l’objet action marquent d’une manière cette fois structurelle cette récursivité. Cette conséquence implique elle-même que, de même que l’organisation de l’objet permet à n’importe quel objet d’être décomposé en d’autres objets, jusqu’à la limite connue du treillis des objets cognitifs, l’organisation particulière de l’objet action permet à n’importe laquelle de celles-ci d’être décomposée à son tour en actions, comme nous allons le voir en observant de plus près les constituants de l’action..

 

Les constituants de l’action et leur représentation

 

Les systèmes

 

            Lorsque nous avons introduit la notion de système, nous avons considéré que celui-ci représente le fait que le sujet associe à une proposition p un instant tp, à partir de quoi il peut la considérer comme vraie ou fausse à cet instant. Ensuite, étant donné que le sujet isole, considère à part certaines parties d’ordres logiques complexes, et que pour rendre compte des rapports entre la partie considérée et le tout que cette considération fait naître, il aspecte le sous-ordre binaire ainsi constitué, nous avons construit un système contenant un tel ordre binaire, qui est donc aspecté suivant la valeur de vérité des deux propositions et le sens de parcours de l’ordre déterminés que le sujet affecte. Un tel système ne représente donc rien d’autre que la résultante des actes mentaux du sujet ci-dessus rappelés qui découlent directement de sa structure, définissant ainsi dans notre système formel le contenu actuel de l’esprit du sujet à un moment ti donné. Dans la représentation d’une action, on utilisera généralement trois systèmes, S10, S1 et E. Considérons par exemple la représentation suivante de l’action « placer » :

 

PLACER, place

 

Le dernier système, E, représente l’énonciation du sujet. Ordonnant les signifiants, il contient donc la proposition représentant le concept de l’action. Les systèmes précédents représentent l’objet couvert par le concept. Ils contiennent donc les trois objets de l’action, ER1, axa, b, ER2. La distribution dans les systèmes est : S10 (ER1), S1 (axabÉ ER2). Cette répartition des propositions dans divers systèmes n’est pas structurale : elle répond à un objectif de présentation qui vise à faire correspondre celle-ci à la définition de l’action telle que nous l’effectuons généralement dans le dictionnaire. D’autre part, cette représentation inclut la relation ‘É’ qui relie (ER1) à (axabÉ ER2). On peut en effet considérer cette représentation graphique de l’action comme un tableau : sur une même ligne, les système sont reliés par la relation « et » (Ù), dans une même colonne ils sont reliés par la relation logique (É), exception faite de la dernière liaison qui relie tout l’ensemble des systèmes représentant l’objet au concept, et qui représente ainsi la relation qui lie l’objet au concept au sein du signe linguistique. Cette relation est une opération ‘º’: en effet, si l’objet est donné, alors il entraîne la représentation du signe, et inversement si le signe est donné, il entraîne la représentation de l’objet, en raison de l’unicité de celui-ci (cf. infra).

 

1. D’une manière générale, l’état initial de la réalité est considéré isolément au sein d’un premier système parce que, contrairement aux autres éléments, il n’intervient que rarement dans l’explicitation linguistique du concept. Pour une action comme « placer », par exemple, le système initial S10 met en évidence un état indéfini de l’objet concerné par l’action : l’objet « est quelque part ». L’état initial d’une action peut cependant représenter une situation plus complexe. Considérons par exemple le concept « heurter » :

 

Ici, l’état initial a été représenté par deux systèmes. En effet, pour que deux objets se heurtent, un certain nombre de conditions sont nécessaires. Il faut qu’au départ l’un des objets soit en déplacement, et que l’autre se déplace également ou soit à l’arrêt, faute de quoi ils sont simplement « en contact ». Un système représentera donc l’état initial du premier objet, un autre celui du deuxième. Ces hypothèses sont du reste minimales, on pourrait encore exiger que l’objet2 soit à un moment donné ti sur la trajectoire de l’objet1, qui, lui, y serait à tj, et que ces moments coïncident. Mais ces conditions supplémentaires, qui sont postérieures aux conditions initiales que nous avons exposées, peuvent aussi être représentées par axab du système S10 : on peut en effet les considérer comme une instanciation de cette proposition puisque l’instant de réalisation est postérieur à celui des conditions initiales d’une part, et que d’autre part ce sont les objets concernés par l’action, qui sont ici les actants de l’action, qui sont également les actants de ces opérations . Enfin, dans l’action « obliger » au sens de « contraindre », l’état initial est encore plus complexe. Nous avons représenté ci-dessous (ER1) à t0, (axab) à t1, (ER2) à t2 :

 

 

L’état initial de cette action suppose trois conditions qui sont représentées chacune dans un système séparé. En premier lieu, un sujet y1 veut qu’un autre sujet x1 accomplisse une action q. Dans le système y1 représenté à t0, l’aspect, la valeur de ¦, la définition du sujet siège de la volition sont caractéristiques de la représentation de ce concept. Symétriquement, le sujet x1 ne veut pas accomplir cette action q : c’est ce que le second système, convenablement configuré, représente. Enfin il existe, du moins dans l’esprit du sujet qui conçoit le concept, un troisième système représentant directement le moyen de contrainte, à savoir la représentation d’un événement r dont le sujet x1 ne souhaite pas qu’il se produise. Cet ensemble d’ordres qui peuvent donc être reliés par le connecteur logique ‘Ù’ constituent bien l’ensemble relationnel  d’un état de la réalité - pour en constituer l’ensemble E, on associe les objets intervenant dans Â.

 

2. L’opération indéterminée axab et l’état final ER2 de l’ensemble relationnel de l’objet action, quant à eux, ne font pas, ordinairement, chacun l’objet d’un système séparé, comme c’était le cas pour l’état initial ER1 ; ils sont inclus dans un système binaire qui les réunit, le système S1 (axabÉ ER2). En effet, la proposition indéterminée axab peut, dans un certain nombre d’actions, correspondre strictement à un concept. Dans ce cas, suivant le principe d’économie inhérent à la logique des concepts qui vise à ce que le sujet utilise chaque fois qu’il le peut le concept adéquat en lieu et place de la périphrase descriptive, c’est-à-dire la structure développée qui lui correspond[11], le lien logique permet de verbaliser directement l’ensemble du système binaire avec un aspect. Considérons le concept « afficher » :

L’explicitation du concept est alors immédiatement lisible : il suffit pour cela, comme on l’a vu précédemment dans l’étude de l’objet à propos du concept « constituer », de verbaliser la structure de S1 : « afficher » c’est « placer un texte sur une surface verticale de telle sorte qu’on le voie », « obliger » c’est « mettre dans la nécessité de », « heurter » c’est « entrer en contact violemment », « placer » c’est « mettre dans un endroit donné ».[12] On peut décliner la relation concept-objet : « pour afficher, il faut placer un texte sur une surface verticale de telle sorte qu’on le voie ». Cette relation peut être affaiblie lors d’une focalisation : « c’est en plaçant un texte sur une surface verticale de telle sorte qu’on le voie, qu’on affiche », ou encore « lorsqu’on place un texte sur une surface verticale de telle sorte qu’on le voie, on affiche ». Dans le premier cas, le sujet locuteur considère comme essentielle l’action intermédiaire qui est « placer » ; ceci est obtenu en utilisant le gérondif qui actualise cette action, et l’effet est renforcé par sa mise en tête de l’énonciation. Dans le second cas, afficher et placer sont au mode neutre de l’indicatif, reliés par un connecteur temporel de simultanéité : le sujet-locuteur considère ainsi la relation structurelle qui construit le concept, la généralité des propositions associée à lorsque étant alors équivalente à un chaque fois que[13]. Enfin la propriété de l’objet afficher peut être mise en exergue, en relation avec un but potentiel : « pour que les gens voient un texte, on le place sur une surface verticale : on affiche le texte ».

 

Les ordres

 

            Les systèmes dont nous venons d’étudier le rôle à l’intérieur de la représentation de l’objet action, par le fait qu’ils sont des constructions résultant d’actes mentaux effectués par le sujet, sont des produits d’un degré d’élaboration déjà élevé qui caractérisent une nouvelle fois l’intervention du sujet dans sa manipulation des données de base, et notamment des ordres. On se souvient que les ordres totaux ou partiels produits à partir du système logico-conceptuel sont des chaînes simples ou complexes de propositions reliées par l’opération logique de base ‘É’. Les ordres manipulés par le locuteur à l’intérieur des systèmes constitutifs de la représentation de l’objet action sont des objets particuliers dont nous avons jusqu’à présent rencontré trois types de représentation :

(1)       O [p, 1, TR, tp]

(2)       O [p, q, q ® p, ?, ?, 1,TR, tp, tq]

(3)       O [q, 1, TR, tq], [tq = tp i S100]

            O [p, q, q ® p, ?, ?, 1,TR, tp, tq], [tp > tp i S10]

 

            Le premier objet (1) représente en quelque sorte le degré zéro de l’ordre, puisque l’ensemble « ordonné » ne comporte qu’une seule proposition p. Mais il met ainsi en évidence d’autres éléments associés par le sujet dans la constitution d’un ensemble nouveau : ‘1’ est la probabilité de p (associée à p), ‘TR’ est l’axe temporel, ici relatif, sur lequel le sujet situe p (associé à p[14]), tp est l’instant auquel il associe l’existence de p. Le sujet construit ainsi un nouvel objet cognitif structurel, qui intervient dans sa manipulation des objets constitutifs de l’objet action, dont l’ensemble relationnel  est un ensemble d’ordres indépendants composés d’une proposition unique où la relation est « associer », comme le représente linguistiquement la seconde partie de la phrase précédente. Le second objet (2) représente un ordre binaire aux propositions duquel sont associés les mêmes éléments que précédemment, auxquels le sujet a ajouté le sens de l’ordre qui, en liaison avec les valeurs attribuées aux probabilités, lui permet de définir et représenter un aspect de l’ordre. Le troisième objet (3) représente enfin un ordre quelconque dont certains éléments sont le lieu d’une relation avec un élément d’un autre ordre appartenant à un système différent. On peut donc considérer les ordres du système comme des objets dont les propriétés constituent, avec la définition et la détermination des propositions, la structure propre à une action donnée. Le seconde parenthèse des objets (3) regroupe alors la ou les relations  spécifiques à tel objet, c’est-à-dire distinctes des relations structurelles que nous venons de déterminer plus haut, mais de même nature.

 

            Il reste encore, à propos des ordres binaires inclus dans les systèmes, à observer leur aspection. Dans toutes les représentations d’action que nous avons présentées, les aspects des ordres binaires sont des aspects finaux : les valeurs de la probabilité de p et de q sont toujours la valeur ‘?’, et le sens de l’ordre est toujours ‘q ® p’. Or, dans l’étude des systèmes, lorsque nous avons donné des exemples de verbalisation de la relation concept-objet, nous avons utilisé un aspect consécutif : « pour afficher, il faut placer un texte sur une surface verticale de telle sorte qu’on le voie ». Il est certain qu’une aspectualisation finale serait ici également parfaitement explicite : « pour afficher, il faut placer un texte sur une surface verticale pour qu’on le voie ». Il semble donc qu’on aie plutôt affaire, dans la représentation des ordres binaires des systèmes de l’objet action, à une aspectualisation libre. Il s’agit en réalité d’une liberté encadrée.

            Il nous faut en effet nous rappeler que l’action effectuée par un sujet l’est toujours en relation avec un but. Celui-ci est en effet consubstantiel au sujet. Ce qui caractérise un sujet par opposition à un objet, c’est un couple : l’existence de pulsions dans lesquelles est investie de l’énergie d’une part, celle d’un système de représentation d’autre part. En représentant ce que porte la pulsion, ce qui lui est spécifique et vers quoi elle tend, le système de représentation définit un but. L’association de celui-ci avec l’énergie pulsionnelle définit alors la volition, dont les produits sont plus ou moins élaborés suivant la position topologique pourrait-on dire de la pulsion dans l’ensemble du système psychique, en inclination, désir, intention, volonté, etc. Il résulte de ces données élémentaires en psychologie, dérivées de la psychanalyse, que chez l’humain, toute modification de la réalité de son fait, dans sa totalité ou dans un partie de celle-ci, est toujours induite à partir du seul moteur énergétique dont celui-ci dispose, le système pulsionnel. Et que donc, puisque le sujet humain est doté du système du langage, chaque action, dans la réalité comme dans la représentation, est assujettie à un but du sujet. Certes, on agit parfois « sans le vouloir ». Mais il s’agit là davantage de conséquences annexes non prévues, non voulues, à une action principale qui, elle, vise bien à la réalisation d’un but. C’est ainsi qu’on entend s’excuser d’avoir bousculé quelqu’un, en l’assurant que notre but était tout autre.

            Cette dissociation du but et de la volition, que nous avions du reste déjà matérialisée dans nos représentations antérieures des systèmes, a pour conséquence que le but, s’il est bien consubstantiel au sujet, est caractéristique de la représentation : c’est elle qui le définit. Il peut alors être intégré au fonctionnement de celle-ci. Toute conversation, toute lecture, toute déclamation, toute utilisation du langage a dès lors toujours pour fonction, outre les buts propres du sujet qu’elle est susceptible de véhiculer, d’être comprise. De l’interlocuteur potentiel, c’est évident, dans le cas d’un échange d’information. Du sujet-locuteur lui-même en ceci que comprendre ce qu’il énonce est pour lui une nécessité structurale faute de quoi il produit n’importe quoi, il délire. Les buts que le sujet doit se fixer pour réaliser la fermeture (la cohérence parfaite des structures) des systèmes sont donc des buts abstraits en ceci que leur nécessité ne provient plus du système énergétique du sujet, mais de l’exigence de consistance du système formel de la représentation.

            Dans toutes les représentations d’actions dans lesquelles l’actant est ou peut être un sujet humain, l’aspectualisation finale est donc la règle. Elle n’est cependant pas exclusive d’autres aspections, du moins de certaines d’entre elles. L’aspectualisation concessive n’a pas de raison d’être puisqu’on ne considère pas ici la relation ‘p É q’ comme dérogatoire à une autre vérité supposée connue. L’aspection causale, elle, se heurte aux exigences structurales de l’hypéronymie dans la définition de l’action. En effet, on remarquera que la construction grammaticale « verbe1 c’est verbe2 » requiert que les sujets de verbe1 et verbe2 soient identiques, ce qui traduit le fait que verbe2 et verbe1 sont dans une relation hypéronyme-hyponyme : les sujets représentant ici les actants[15], et, dans l’action « afficher » par exemple, l’hypéronyme de « afficher » étant « placer », l’aspectualisation causale n’est donc pas possible dans cette définition construisant une proposition ontologique : « afficher c’est voir un texte parce qu’on l’a placé sur un mur » a une validité qui ne correspond pas à ce que l’on veut représenter. On peut à la limite construire : « afficher c’est que les gens voient un texte parce qu’on l’a placé sur un mur ». On a ainsi une représentation correcte des opérations du système binaire, mais l’énonciation est alors en quelque sorte enfantine, puisqu’elle traduit bien le contenu sémantique mais d’un manière malhabile, le locuteur n’ayant pas encore intégré le principe de symétrie grammaticale qui régit l’énonciation mettant en oeuvre la relation ‘£’ : « souffler n’est pas jouer », « un chat est un animal qui... ». C’est du reste le même manquement que l’on rencontre également dans la construction conditionnelle : « afficher, c’est si on place un texte sur un mur, alors les gens le voient ». Reste alors, parfaitement valide, l’aspection consécutive : « afficher c’est placer un texte sur un mur de telle sorte que les gens le voient ».

 

La proposition p É q

 

            Nous avons vu, dans l’étude des aspects, que cette proposition intervenait toujours dans l’élaboration d’un aspect. Observons maintenant quelles conséquences implique cette proposition complexe, vis à vis de l’ordre binaire où elle intervient, pour la gestion de l’action par le sujet. Considérons l’action « déplacer » :

 

            Dans la représentation du concept « déplacer », l’action intermédiaire, axab, est la cause du fait que l’objet considéré a une nouvelle place, si l’on aspecte ainsi le système S1 (on peut le faire en dehors de la définition, comme on vient de le voir) ; ceci est marqué par le fait que nous avons affecté à la proposition complexe du système S1p É q’ la valeur ‘1’. L’affectation de cette valeur implique que lorsque nous voudrons, dans une situation donnée, considérer le concept « déplacer » comme pertinent, il faudra que nous puissions justifier cette valeur. Considérons par exemple une expérience de télékinésie. Rappelons nous ce qu’avait présenté en son temps Uri GELLER, une personne qui avait réussi, devant les caméras de télévision, à tordre à distance, par la seule force de sa pensée, une cuiller. Suivant que nous croyons ou que nous ne croyons pas en la télékinésie, c’est-à-dire que nous considérons comme valable une proposition générale telle que « une personne, dans certains conditions, peut déplacer certains objets à distance sans autre moyen que la force de sa pensée », donc que nous lui affectons le statut de connaissance ou non, nous conclurons soit que ‘p É q’ dans ce cas précis est justifié, et vaut ‘1’, soit ne l’est pas et alors vaut ‘0’. Dans ce dernier cas, il nous faudra élaborer une explication cohérente de ce à quoi nous venons d’assister. Il en résulte que l’intégration de p au système signifie que les paramètres peuvent représenter n’importe quelle action sous la réserve expresse que celle-ci respecte ‘p É q’, c’est-à-dire que la proposition complexe qui l’intègre soit dérivée soit de l’expérience, soit d’une connaissance. Et bien sûr, l’interlocution ou la pensée critique, comme on voudra, permet toujours de remettre en question les conditions de l’expérience elle-même, et/ou la connaissance qu’on a fait valoir, ce qui est une caractéristique fondamentale du système formel de représentation du langage naturel, grâce à quoi du reste on a par la suite confondu GELLER. Cette exigence relative à la valeur de ‘p É q’, qui est aussi une caractéristique du système liée au théorème de la déduction, rencontre donc ici une double justification.

 

La relation hypéronyme-hyponyme dans l’action

 

            La relation ‘£’, qui établit entre les concepts la hiérarchie que le treillis correspondant matérialise, implique que les caractéristiques du concept à droite se retrouvent dans le concept à gauche : « un caniche est un chien ». Nous avions alors représenté cette loi par la relation :

 

(A £ B) £ (Bc £ Ac)

 

Les caractéristiques de l’ensemble associé au concept n’étant que les caractéristiques définies dans l’objet qu’il représente, il est alors nécessaire que le ou les hypéronymes du concept d’action au sein du treillis des concepts en forme normale soient représentés dans l’objet qui lui correspond. Nous avions surtout considéré initialement les actions comme des concepts en forme développée, et donc ils étaient en conséquence les éléments d’un treillis distinct du précédent, puisqu’existait entre eux une relation particulière, la relation « si..., alors... » qui visait à faire circuler au sein de la logique des propositions la valeur de vérité. Nous avons donc maintenant complété notre représentation de ces concepts complexes, qui ont ainsi un caractère ambivalent suivant qu’ils sont considérés par le sujet comme un objet cognitif, auquel cas ils relèvent du treillis des concepts en forme normale, ou bien comme un objet portant une valeur de vérité, auquel cas ils relèvent du treillis des concepts en forme développée. Le dictionnaire, du reste ne permet pas d’équivoque à cet égard : il définit les actions au même titre et de la même manière que les concepts représentant des objets concrets du monde réel[16].

            C’est ce que nous pouvons observer par exemple à propos des concepts « déplacer » et « placer ». En effet, la représentation de « déplacer » ne se distingue de la représentation de « placer » que par le fait qu’elle spécifie la position antérieure de l’objet considéré. La valeur de ‘b’, initialement ‘i’ dans la représentation de « placer », est maintenant ‘bi’ dans celle de « déplacer », c’est-à-dire qu’elle est déterminable, qu’on peut l’instancier par une valeur particulière du concept « lieu ». Toutes les autres relations de la représentation sont maintenues, « placer » contient un ensemble de caractéristiques que l’on retrouvera dans « déplacer » moins au moins une, spécifique à ce dernier concept. On peut donc construire une proposition ontologique : « déplacer un objet, c’est placer ce dernier qui se trouvait à un endroit donné à un nouvel endroit différent du précédent ». Si maintenant on considère la représentation du concept « mettre », qui intègre donc son objet, on s’aperçoit que celui-ci constitue un hypéronyme de « placer » : « placer », c’est « mettre à un nouvel endroit ». On peut alors reporter cette valeur dans notre définition précédente : « déplacer un objet, c’est mettre ce dernier qui se trouvait à un endroit donné à un nouvel endroit différent du précédent ». On n’y aura simplement pas répété ce qui est commun aux deux représentations linguistiques et aux objets.

METTRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Nous donnons ici in extenso la suite remarquable de la pensée de J. LADRIERE que nous avions citée en exergue à la seconde partie : « Nous pouvons saisir le possible comme possible et projeter devant nous une série infinie d’opérations virtuelles qui ne sont pas données autrement que dans leur possibilité même. Ainsi lorsque nous pensons à la suite des entiers ou à la suite des théorèmes d’un système. Nous pouvons aussi thématiser une telle projection, c’est-à-dire considérer un champ d’opérations virtuelles pour lui-même, comme s’il était un objet saisissable à la façon d’un objet fini, donné dans une opération effectivement accomplie. Bien entendu, l’acte de thématisation est actuel, il appartient au présent. Mais il vise un terme qui n’est pas actuel, il vise un champ virtuel. Il rabat ainsi en quelque sorte sur le présent le champ infini dans lequel ce présent est plongé. Il est donc auto-référentiel, en ce sens qu’il reflète dans le présent le présent lui-même, dans l’effectivité de l’actuel le prolongement virtuel de cette effectivité même. Mais cette opération auto-référentielle a ses limites : lorsque nous thématisons, nous finitisons l’infini, nous enfermons dans le présent comme domaine déterminé, comme figure fermée, l’extension indéterminée, l’espace illimité d’un horizon. La pensée opératoire est donc incapable d’une réflexion totale : elle ne parvient pas à ressaisir le présent à la fois dans sa limitation et dans son infinité, elle ne saisit son infinité que d’une manière inadéquate, en l’enfermant dans une limite. Par conséquent elle laisse échapper ce qu’il y a de proprement illimité dans l’infini, tout en conservant cependant quelque chose de cette puissance mystérieuse par laquelle l’infini transgresse irrésistiblement toute limite ».

[2] Le concept « constituer » que nous avons décrit plus haut comporte en fait plusieurs acceptions. D’une part, celle que nous avons décrite représente une opération d’association en esprit effectuée par le locuteur comme par exemple dans « le gouvernement est constitué de quinze ministres ». C’est ici le locuteur qui « associe » les éléments que sont les « ministres » pour constituer l’ensemble qu’est le « gouvernement ». Par contre, dans « le 3 juin, le gouvernement est constitué » est un événement dont l’opération suppose un actant distinct du locuteur, qui a effectué dans la réalité de référence un certain nombre d’actions qui ont abouti à ce que les quinze ministres composent, ce jour-là, le gouvernement. Ainsi, lorsque le processus est exprimé au passif (« est constitué, était constitué »), qu’il est suivi du connecteur « de » et d’un concept déterminé au pluriel ou d’une énumération de concepts, il s’agira de l’action dont le locuteur est l’actant, éventuellement avec une complémentation spatiale et/ou temporelle non événementielle. Avec une complémentation temporelle événementielle, ou dans une autre configuration (« A Sparte, au IVème siècle, le gouvernement est composé de ... »), il s’agira d’une action dont le l’actant est distinct du locuteur (sauf a être spécifié comme tel, dans une action réelle (« j’ai constitué le gouvernement »).

[3] La complémentation par « de » est une opération qui vise à déterminer le terme complété. Elle représente sans la mentionner une opération qui met en jeu le complété et le complétant. Il en résulte que celle-ci doit être validée par une connaissance spécifique, événementielle ou générale, qui en permet la construction.

[4] Mais sa construction n’est pas arbitraire. Elle est elle-même un produit construit à partir de connaissances diverses, réparties dans l’ouvrage de REEVES, et qui a été élaboré à partir du texte de l’objet afin que l’on disposât d’une base cognitive quelconque dont on pût examiner les rapports avec le texte. On aurait pu en compliquer la structure, afin de la rendre plus réaliste. Nous avons voulu au contraire simplifier celle-ci, au profit d’une meilleure compréhension du fonctionnement de l’ensemble connaissances-énonciation.

[5] Un système formel ne supporte pas les approximations. Si nous sommes capables - et même si parfois il nous est nécessaire - d’abstraire, c’est-à-dire de négliger certaines contraintes typographiques, a fortiori de sous-entendre certaines déductions considérées comme acquises parce qu’évidentes, il nous faut au moins avoir en permanence à l’esprit cette exigence sans laquelle le système ne signifie rien, n’a aucune portée. Dans la structure de groupe qui construit les concepts, nous avons fait intervenir la notion d’ensemble. Or celle-ci est elle même construite par la logique. Dans la présentation qu’en fait JB GRIZE, le calcul des classes initialement présenté est un calcul interclasses : il ne formalise pas les éléments appartenant à ces classes. Le symbole Î qui représente qu’un élément x appartient à la classe a n’est introduit qu’à partir du calcul de la logique des prédicats du premier ordre : « D’une façon générale, si ‘a’ est la classe déterminée par une fonction A (x), il est évident de dire pour un ‘x’ quelconque qu’il satisfait A, donc que A (x) ou qu’il est un élément de ‘a’, donc que ‘x Î a’. En formule :

(" x) (A (x) º x Î a)

C’est donc uniquement lorsque le principe d’abstraction suivant a été posé :

($ a) (" x) (A (x) º x Î a)

que l’on peut, en réintroduisant les classes, construire un calcul intérieur aux classes, et donc introduire la notion d’ensemble et d’élément lui appartenant. Cela signifie que le système formel dont nous fournissons les plans suppose l’existence des développements de la logique des classes, des propositions, des prédicats du premier ordre telles que les logiciens les ont construites. Les notions intuitives de prédicat et de fonction propositionnelle telles que les logiciens les ont utilisées sont alors fournies par le groupe lui-même, lors de la construction de la classe ou de l’ensemble intégré à sa structure, et qui peuvent ainsi être initialement considérés et étudiés de la manière dont les logiciens l’ont fait.

[6] Ce sont donc nos perceptions de ces objets qui offrent une définition relativement bonne, et une permanence issue de sa stabilité. Les objets ne nous sont accessibles que par cette perception et la connaissance que le langage naturel peut nous en fournir.

[7] Nous employons ici le concept qui nous semble le plus adapté à représenter ce que peut être un système complexe regroupant le système rationnel auquel nous essayons d’introduire et les systèmes perceptifs qui se différencient de ce que l’on connaît d’autre part du sujet, à savoir ce que la psychanalyse nous a enseigné.

[8]Ils sont ici explicitement limités à deux objets, puisque le français n’utilise pas davantage d’objets du verbe qui représente l’action.

[9]Les objets que sont les états de la réalité peuvent être considérés comme des propositions au sens de la logique dans la mesure où :

- les ensembles E des objets sont abstraits. On peut le faire, puisque de toutes façons tous les éléments de l’ensemble interviennent dans l’ensemble relationnel Â, et donc E peut être recomposé à partir de Â.

- l’organisation S des ordres de  peut être lue comme une proposition conjonctive unique, où les ordres isolés sont reliables par le connecteur logique ‘Ù‘.

[10]Cela signifie-t-il que l’action constitue, tout comme l’objet cognitif, comme les structures mathématiques donnant naissance au concept, un objet dont ne puisse se saisir le système à la constitution duquel elle (ils) participe(nt), c’est-à-dire en quelque sorte une primitive donnée et intangible à partir de laquelle se déroulerait la représentation de la réalité ? Il y aurait là une sorte de contradiction entre d’une part un système qui prétend à un tel degré de généralité, et d’autre part ses produits qui seraient incapables de rendre compte de sa propre organisation. La notion de primitive ne peut donc être ici retenue. L’unicité de l’objet action, celle de l’objet cognitif, la validité des structures de groupe et de treillis retenues pour décrire le fonctionnement des représentations dans l’esprit humain, ne doivent pas être considérées comme des sortes de réalités absolues desquelles découleraient la représentation de la réalité. L’action est et reste un objet modifiable, l’objet cognitif a le même statut, ainsi que l’articulation des objets mathématiques qui ont été utilisés à la construction du système formel : la théorie peut et doit faire l’objet d’un regard critique. Mais il convient de mesurer celui-ci à l’aune des résultats obtenus. L’architecture du système formel et les objets qui y interviennent ont été essentiellement construits de telle sorte qu’ils soient cohérents non seulement d’une manière interne, mais encore avec ce qui peut être considéré comme acquis en mathématique, en logique, en syntaxe. Cette cohérence peut n’être qu’illusoire si elle aboutit à la construction d’un sujet virtuel réellement incapable de produire des connaissances et du langage de la même manière que nous le faisons. Or une telle réalité est encore à construire. Il en résulte donc que les modifications à ce qui nous apparaît aujourd’hui comme nécessairement intangible - la structure du sujet virtuel en cours de construction - ne remettront en cause cette intangibilité qu’à l’occasion de résultats insuffisants. Dans l’univers de la représentation, le sujet peut et doit se modifier s’il n’accomplit pas ce qu’il est censé faire. Ici coexiste à nouveau le double caractère effectif et décidable de la pensée formelle qui requiert un sujet défini pour qu’il soit capable de représentation, et la capacité de gestion de l’infini que recèle tout sujet, qui apparaît lorsqu’il applique cette représentation à lui-même.

[11] On peut même dire que le système des concepts implique ce principe économique. Lorsque, par exemple, l’esprit du sujet est en activité de recherche, il est dans une phase élaborative où précisément les concepts pertinents ne sont pas encore constitués, ou même pas encore aperçus par le sujet, parce qu’encore à l’état d’objet épars. On peut lire à ce sujet l’intéressant texte de Jean LERAY (Encyclopédie de La Pléiade, ‘L’invention en mathématiques’ pp. 465-473) qui illustre avec un matériel spécifique au mathématicien - des concepts très complexes que sont les constructions mathématiques - ce que sont les périodes d’incubation, d’activité intellectuelle, préalables à l’illumination au cours de laquelle tout s’éclaire, tout s’imbrique, et où le concept pertinent remplace finalement l’objet complexe qu’il représente : « A l’improviste et instantanément, au moment où il [H. POINCARÉ] suspend une conversation pour monter en voiture, il est saisi de la certitude absolue qu’il a manié, sans s’en rendre compte, la géométrie non euclidienne et qu’elle est l’instrument approprié aux fonctions fuchsiennes ».

[12] Comparer avec le dictionnaire :

- afficher (ROBERT, 1970, 1°) : annoncer, faire connaître par voir d’affiches - Affiche : feuille imprimée destinée à porter qqch. à la connaissance du public, et placardée sur les murs ou des emplacements réservés.

- obliger (ROBERT, 1970, 3°) : mettre dans la nécessité (de faire qqch.)

- heurter (ROBERT, 1970, 1°) : toucher plus ou moins rudement, en entrant brusquement en contact avec (généralement de façon accidentelle) - toucher (A) : entrer en contact, avec mouvement

- placer (ROBERT, 1970, 1°) : mettre à une certaine place, en un certain lieu : conduire à sa place

[13] remarquer à ce sujet la tendance enfantine à définir avec un connecteur temporel : « afficher, c’est quand on... »

[14] techniquement, l’association est une projection.

[15] Cette règle n’est pas générale : dans « se rendre, c’est être pris » , les sujets représentent respectivement un actant et un objet1.

[16] on voit donc ici clairement que c’est le traitement par le sujet et non la structure qui différencie un objet abstrait d’un objet concret.